Redonnons sens à la qualité de vie au travail

15 Juin, 2021
sens au travail

Pour la deuxième année consécutive, la semaine de la qualité de vie au travail est marquée du sceau de la crise sanitaire et de ses conséquences inédites sur les individus et les organisations. Il y a un an, nous rendions hommage aux travailleurs « essentiels » qui ont permis la continuité des activités de base en poursuivant le travail dans des conditions sanitaires dangereuses. Aujourd’hui, force est de constater que l’opinion s’en désintéresse. Le débat sur les conditions de travail s’est recentré sur des sujets consensuels et, disons-le, souvent convenus.

La crise sanitaire s’ajoute à de nombreuses transformations en chaîne que l’on peut aujourd’hui raisonnablement qualifier de changement de paradigme au travail : la révolution numérique, la crise écologique dont la pandémie actuelle est un corollaire, la désindustrialisation de l’occident, la tertiarisation et l’ubérisation, la concentration du travail à valeur ajoutée dans les métropoles au détriment des territoires intermédiaires …

Le paysage du travail a profondément changé et ces changements se poursuivront dans les années à venir. Et le moins que l’on puisse dire est que le bilan sur les conditions de travail n’est pas positif : les indicateurs de santé au travail et plus particulièrement ceux de la santé mentale sont en dégradation dans de nombreux secteurs. Le nombre de professionnels exerçant des emplois précaires augmente et les nouvelles formes du travail ubérisé coupent court à toute possibilité de régulation par le dialogue social du fait de l’isolement qu’impliquent ces nouveaux statuts.

Le contexte actuel conduit également de nombreux professionnels à se questionner sur le sens du travail. Quel sens a le travail lorsqu’il ne peut être exercé dans des conditions dignes et respectueuses de l’intégrité des professionnels et des usagers, comme c’est le cas dans certains établissements médico-sociaux pour ne citer que cet exemple ?  Quel sens a-t-il quand il va à l’encontre de nos besoins fondamentaux, de nos intérêts sociaux et écologiques, ou des règles éthiques qui fondent l’état de droit ? Quel sens donner à une société où le travail aliène et détruit au lieu d’émanciper et de bâtir ? Et est le sens de l’expression « qualité de vie au travail » dans des environnements de travail portant atteinte à l’intégrité et à la dignité humaine ?

Notre propos n’est pourtant pas guidé par le catastrophisme et encore moins le fatalisme.

Il est bon de rappeler que les révolutions industrielles du XIXème siècle et les transformations sociétales qui en ont résulté ont créé les conditions de l’émergence de notre droit du travail et de l’obligation de moyens et de résultats en matière de prévention. Peut-être vivons-nous un changement de paradigme comparable. Et peut-être appelle-t-il à des évolutions structurelles de la régulation du travail.

Mais l’émergence de ces régulations implique une prise de conscience et un engagement à tous les niveaux.

Cet engagement, c’est en premier lieu celui qui manque cruellement à des pouvoirs publics aux positions paradoxales. D’un côté, le discours politique et institutionnel exhorte les employeurs à plus de responsabilité sociale, d’engagement en faveur des conditions de travail, de dialogue social ou encore à une action plus significative en faveur des égalités.

Dans les faits, ces incitations restent peu étayées par des cadres législatifs traduisant une réelle ambition, tant sur le plan incitatif au travers d’appuis techniques et financiers pérennes, que sur le plan coercitif par l’intermédiaire de systèmes de sanctions. Le choix politique de l’emploi à tout prix, assumé par les gouvernants de tous bords depuis les années 90, a considérablement fragilisé de nombreux travailleurs en créant des emplois de faible qualité ou des modèles économiques où le dialogue social est de plus en plus absent.

Parlons aussi de l’engagement des employeurs. Certes, nombre d’entre eux s’impliquent véritablement et sincèrement en faveur des conditions de travail. Mais ils sont encore nombreux à se contenter d’engagements de façade. En 2021, un rapport de la Commission européenne sur l’écoblanchiment (ou « green washing ») démontrait que la moitié des allégations environnementales des entreprises étaient fallacieuses, mensongères ou invérifiables.

Les employeurs ont en grande majorité saisi l’attente sociétale forte pour une entreprise plus respectueuse des droits humains et plus soucieuse de son impact environnemental et sociétal. Ils restent cependant nombreux à choisir sciemment le vernis de communication qui rassure plutôt que de remettre en question leurs choix stratégiques et de conférer une véritable dimension éthique à leur gouvernance. Ce cynisme génère malheureusement une défiance grandissante vis-à-vis de l’entreprise, notamment chez les plus jeunes générations.

Les corps intermédiaires, à commencer par les organisations syndicales, ont aussi un rôle important à jouer pour accompagner ce changement de paradigme. En France, seul un salarié sur 10 est syndiqué. Ce taux est proche de zéro pour les professions les plus précaires, sans parler de l’absence de représentation véritable pour les travailleurs ubérisés de plus en plus nombreux. Pourtant, l’utilité de corps intermédiaires audibles, représentatifs des attentes et des aspirations et capables de peser pour protéger les travailleurs les plus précaires est plus que jamais nécessaire. Cela ne sera possible qu’au prix d’un renouveau syndical, tant sur le plan des finalités que sur le plan des modes de représentation.

En notre qualité de praticiens de la QVT, il est aussi de notre devoir de nous engager pour faire évoluer le cadre conceptuel de l’action en faveur des conditions de travail.

Les démarches de conseil en QVT souffrent de nombreux maux. Elles sont trop souvent centrées sur l’évaluation au détriment de l’action. Elles manquent aussi de sens dans des environnements où les moyens humains et matériels font cruellement défaut et où la question des ressources matérielles est considérée comme une ligne rouge ne relevant pas de notre champ d’action. Il arrive aussi que ces démarches tombent dans la ludification du travail à défaut de le transformer, ou qu’elles soient conduites sur des fondements méthodologiques hasardeux déconnectés des corpus scientifiques pourtant riches.

Notre responsabilité d’intervenants est de rappeler que notre action ne se substituera jamais aux fondamentaux matériels et moraux qui font un travail digne et respectueux de l’intégrité des individus. C’est aussi de refuser certains tabous ou partis pris méthodologiques qui nous interdisent l’accès aux leviers stratégiques ou qui contournent la remise en question des conditions de travail, faisant de nous des alibis. C’est aussi de s’astreindre à une rigueur méthodologique permettant de mesurer l’utilité de nos actions. Tout cela passe par l’humilité, l’ouverture, la mutualisation des pratiques et des méthodes, et surtout par le partage d’une déontologie commune dans une profession qui souffre malheureusement de son éclatement et d’une défiance réciproque entre ses intervenants.

Au-delà des institutions, il appartient enfin à chacun d’entre nous de s’engager, même modestement, pour redonner sens à la qualité de vie au travail.

Dans nos quotidiens au travail, de nombreuses actions ou prises de position conditionnent chaque jour notre intégrité et celle des autres : ne pas se taire face à une injustice ou une inégalité, dénoncer le cynisme et les doubles discours, questionner les marges de manœuvre … Il s’agit de trouver, selon les possibilités de chacun, ces petits riens qui nous permettent d’agir, de prendre position et de contester un état de fait qu’on nous présente à tort comme figé. C’est se redonner cette liberté du « refus de l’argument d’autorité » chère à Bachelard, essentielle pour ne jamais sombrer dans le cynisme et s’imposer une attente positive à l’égard du travail.

Référence image : Franz Wilhelm Seiwert, Les Ouvriers – 1920 – Düsseldorf, Museum Kunstpalast

Auteur :

Fadi Joseph Lahiani


Fadi Joseph Lahiani, Psychologue du travail et des organisations, Président d’AD CONSEIL

 

 

 

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