Reconsidérer les métiers essentiels : quelles leçons de la crise ?

17 Juin, 2020
Métiers essentiels crise sanitaire

La crise sanitaire a mis sur le devant de la scène les travailleurs dits « essentiels ». Nombre de ces derniers restent des travailleurs précaires, et les mesures de sortie de crise n’augurent malheureusement pas d’améliorations structurelles. Dans cet article, nous reviendrons sur certains déterminants de cette situation et sur quelques perspectives d’action pour plus de justice sociale envers ces métiers essentiels et pourtant si peu considérés.

La crise sanitaire : un pic de considération éphémère

La crise sanitaire et le confinement ont  temporairement mis sur le devant de la scène des métiers dont le caractère essentiel est devenu une évidence. Outre les soignants et les agents publics mobilisés du fait de leur statut (soignants, forces de l’ordre, fonctionnaires territoriaux, etc.), les professionnels de plusieurs secteurs comme la grande distribution ou la logistique ont été contraints de poursuivre leurs activités au nom de l’intérêt général pendant que le reste du pays était à l’arrêt.

Pendant l’épidémie, et notamment lors des premières semaines, ces professionnels ont travaillé dans des conditions sanitaires hasardeuses en raison du manque de protections adaptées et des consignes sanitaires hésitantes.

Les gestes de reconnaissance furent timides, et, à l’heure du déconfinement et de la reprise économique, cet investissement semble en passe d’être oublié.

Dans les faits, de nombreux métiers dont nous avons réalisés le caractère essentiel pendant ces semaines d’exception restent dans leur majorité précaires et mal rétribués. Une hôtesse ou un hôte de caisse est rétribué à un salaire proche du SMIC, sachant que la majorité d’entre eux subissent des temps partiels (28 heures de temps de travail hebdomadaire en moyenne).

Le confinement nous a permis de mesurer de façon flagrante le décalage entre la notion d’utilité sociale d’une part, et le faible niveau de considération dont jouissent les professionnels exerçant ces métiers dits essentiels d’autre part, qu’il s’agisse de rétribution, de conditions de travail ou de reconnaissance sociale.

Nous sommes tous prompts à désigner des coupables. Les responsables politiques, le patronat et les actionnaires ou les syndicats sont régulièrement montrés du doigt, que ce soit au nom de leur action ou de leur inertie.

La situation des travailleurs déconsidérés est pourtant plus complexe. Ils évoluent dans un système où nos représentations sociales et nos modes de consommation ont banalisé un état de fait qui leur est défavorable.

Sous réserve d’un engagement collectif, il est cependant possible de rendre notre modèle plus juste.

Évoluer vers un modèle où la qualité de vie au travail n’est plus déconnectée de la création de valeur

Dans notre modèle Français, le dialogue sur les conditions de travail est traditionnellement déconnecté du débat sur la rémunération, et à fortiori du modèle économique des entreprises.

Un dialogue social centré sur la création et la redistribution de la valeur reste perçu comme une douce utopie. Pourtant, la notion même de qualité de vie au travail renvoie à cette nécessaire recherche de compromis entre la compétitivité et la soutenabilité. L’accord national interprofessionnel de 2013 sur la qualité de vie au travail stipule ainsi que « La compétitivité des entreprises passe notamment par leur capacité à investir et à placer leur confiance dans l’intelligence individuelle et collective pour une efficacité et une qualité du travail. Elle dépend aussi de leur aptitude à conjuguer performances individuelles et collectives dans le cadre du dialogue social. La qualité de vie au travail contribue à cette compétitivité ».

Sept ans après la signature de l’accord par les partenaires sociaux, force est de constater que ces principes directeurs restent un vœux pieux dans la majorité des organisations. Même si de nombreux employeurs entreprennent des démarches d’amélioration de la qualité de vie au travail, ces chantiers restent dans le plus grand nombre de cas déconnectés de la stratégie d’employeur et des modèles économiques des entreprises.

Un meilleur traitement des travailleurs déconsidérés passe également par une confiance réciproque et renouvelée entre les partenaires sociaux pour créer un cadre de négociation où le dialogue ne se cantonnerait pas à la réduction des contraintes du travail, mais oserait aller sur le terrain du modèle économique et de la redistribution. Cela implique de dépasser certaines postures idéologiques bloquantes de part et d’autre.

Cela passe également par le développement de gouvernances plus éthiques, où l’objet social économique accepte de coexister avec d’autres lignes de forces construisant la raison d’être de chaque entreprise.

Innover dans les modes de représentation du personnel pour s’adapter à l’économie collaborative

L’économie dite collaborative ou « de plate-forme » a fait émerger de nouveaux modes de subordination souvent déséquilibrés. Le confinement a particulièrement mis en lumière les conditions de travail des livreurs de repas à domicile et la prise de risque qui leur était parfois imposée.

Aujourd’hui, des centaines de milliers de travailleurs sont soumis à ces liens de subordination contraignants tout en étant considérés comme des indépendants.

A ce titre, ils ne bénéficient pas des mêmes protections sociales ni de la même représentation que les travailleurs salariés. Leurs parcours professionnels restent fragiles et compromis par le moindre aléa, et ils ne bénéficient que de très peu de droits ou d’appuis sur le plan de la formation et de l’évolution professionnelle.

Le renouvellement de la justice sociale passe par le fait de considérer le caractère particulier de ces nouveaux modes de collaboration, aujourd’hui assimilés à n’importe quelle forme classique de libre sou-traitance. Plus particulièrement, il est nécessaire de faire évoluer le cadre du dialogue social pour permettre à ces travailleurs d’être représentés au sein d’instances innovantes permettant de créer de nouvelles formes de représentation adaptées à l’économie collaborative.

Rien n’empêche ainsi le législateur de porter la création d’instances paritaires adaptées contraignant les plateformes digitales à mettre en débat les conditions de travail et les modes de rémunération qu’elles imposent de facto à leurs « indépendants » sans toujours les assumer.

Encourager les comportements citoyens

Nos habitudes de consommation et nos prises de position en qualité de consommateurs ont un impact direct sur les conditions de travail de millions de travailleurs.

Nous acceptons de consommer des services ou des produits à un certain prix, en ayant pourtant conscience que ce coût entretient une situation de précarité certaine chez certains travailleurs. La notion de « juste prix » promue dans le commerce équitable s’applique aussi à nos habitudes de consommation hexagonales.

Les entreprises sont par ailleurs sensibles aux tendances sociales et perméables à la pression collective. Ce sont par exemple les attentes des consommateurs qui ont imprimé la tendance de fond vers une alimentation plus saine et plus locale que nous constatons dans la distribution.

Une société plus regardante et exigeante sur le coût du travail et son impact sur la santé aurait incontestablement un effet significatif sur les conditions de travail de nombreux travailleurs déconsidérés.

En somme, chacun, à son niveau, peut jouer un rôle pour contribuer à ce que les métiers dits essentiels soient enfin considérés de façon équitable.

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