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Comprendre et prévenir la fatigue numérique – Partie 2/2 : la fatigue cognitive

25 Mar, 2022
fatigue cognitive
Depuis la crise sanitaire, de nombreux travailleurs français ont dû adapter leurs habitudes de travail menant vers un usage massif du télétravail et des technologies de l’information et de la communication. Ce phénomène a alors soulevé plusieurs problématiques dans le champ de la santé et de la sécurité au travail dont, notamment, l’apparition de la fatigue numérique selon ses deux versants : la fatigue oculaire et la fatigue cognitive. 

Cet article se propose alors de dresser une définition du second versant de la fatigue numérique et d’en soulever les risques associés pour y apporter des moyens de prévention.

 

La fatigue cognitive

En dehors de la fatigue oculaire rapportée dans notre précédent article, le télétravail a également fait ressurgir des problématiques de santé et de sécurité au travail (SST) sur le plan cognitif. Rappelons que la fatigue cognitive est caractérisée par une mobilisation accrue des fonctions cognitives telles que l’attention, la mémoire, les capacités à s’organiser ou encore les capacités à comprendre les autres et à interpréter correctement son environnement. Par l’utilisation presque constante des technologies de l’information et des communications (TIC), les télétravailleurs connaissent des exigences importantes en termes d’effort cognitif prolongé, soulevant plusieurs risques. 

Augmentation de la charge de travail 

Les télétravailleurs déclarent présenter une plus grande charge de travail que les travailleurs sur site et pourraient réaliser jusqu’à 40 heures de travail hebdomadaires, effectuant régulièrement des heures supplémentaires. Appuyant ce propos, il a été démontré (DARES, 2018) que les télétravailleurs mobilisent plus fortement leurs fonctions cognitives. Ils sont également soumis à une pression accrue pour exercer leurs tâches professionnelles au-delà du taux horaire réglementaire, amenant comme conséquences un manque de repos ainsi qu’un épuisement émotionnel. Xie et ses collaborateurs (2018) ont montré un lien significatif entre le télétravail prolongé et la fatigue émotionnelle. Précisément, les exigences de travail en contexte de télétravail demandent un effort mental et émotionnel prolongé accru pouvant aboutir à un épuisement émotionnel. Cela se ressent chez les télétravailleurs par une impression de ne pas disposer des ressources nécessaires pour effectuer correctement ses tâches. 

D’ailleurs, cet épuisement émotionnel chez les télétravailleurs est prédominant dans les tâches nécessitant une forte interdépendance. C’est-à-dire, les travailleurs doivent produire des efforts pour à la fois régir la surcharge de travail et investir des ressources pour communiquer et coordonner leurs tâches avec leurs collègues (Mihalca et al. 2021).

L’utilisation des TIC augmenterait également la probabilité d’apparition de risques psychosociaux (RPS) chez les travailleurs ayant une charge de travail et des contraintes temporelles importantes. En effet, lorsque ceux-ci sont fréquemment interrompus dans leurs tâches, leur capacité de concentration est amoindrie ce qui favorise les situations d’attention partagée (multitâche). Rappelons que le multitâche caractérise une situation exigeant une attention simultanée sur plusieurs cibles nouvelles et distinctes pouvant provoquer un sentiment d’urgence et de stress. De fait, cette activité est fortement éprouvante sur le plan cognitif et contribue à nuire à la qualité de vie au travail. 

 

Surcharge d’informations et exigence de disponibilité constante 

La surcharge d’informations et les exigences de disponibilité constante apparaissent comme les deux technostresseurs[1] majeurs contribuant à l’intensification du travail. La première concerne la gestion de quantités d’information importantes provenant de sources multiples (courriel, plateformes de messagerie instantanée, etc.) entraînant une fatigue excessive provoquée par le sentiment d’une nécessité de travailler plus rapidement et pendant de plus longues périodes. 

La disponibilité constante se réfère, quant à elle, à l’attente d’être toujours joignable et disponible, se traduisant souvent par un allongement des heures de travail. Le stress engendré par ce phénomène proviendrait de la complexité des tâches et de l’interdépendance avec l’équipe et, par conséquent, augmenterait la sensation de surcharge et de fatigue cognitive. 

En somme, la disponibilité prolongée porte préjudice à la capacité de se déconnecter psychologiquement du travail et est liée négativement au bien-être des travailleurs, causant des difficultés importantes à se déconnecter du travail pendant les loisirs. 

L’expérience de terrain nous permet aujourd’hui d’avancer l’idée selon laquelle les télétravailleurs présentent des difficultés concernant l’organisation de leurs tâches. En effet, les télétravailleurs ont tendance à privilégier les tâches satisfaisant une demande immédiate et investissent ainsi une grande partie de leur temps à répondre à leurs mails, mettant de côté la réalisation et la progression d’une tâche de fond qui requiert un effort attentionnel plus conséquent. Nous supposons que cet effet est produit par le sentiment d’urgence de devoir se rendre disponible à tout moment afin de répondre à ses collègues. Cela pourrait également découler du fait de l’autonomie de travail pourvue par le télétravail et le peu de contrôle sur la réalisation des tâches ; auxquels le télétravailleur répond par une disponibilité accrue. 

D’autre part, Perry et ses collaborateurs (2018) (EU-OSHA, 2021) ont montré que l’autonomie et la stabilité étaient représentées comme des ressources modulant l’impact négatif du télétravail. En effet, les télétravailleurs présentant de faibles niveaux d’autonomie de travail et de stabilité émotionnelle se trouvent être les plus susceptibles de s’épuiser, quelle que soit l’intensité du télétravail.

De surcroît, l’épuisement cognitif peut résulter de l’appauvrissement des performances collectives dans les professions impliquant des tâches nécessitant un fort niveau social et de collaboration. Ainsi, les tâches cognitives et créatives requérant des interactions en personne se trouvent compromises, amenant à des situations d’épuisement cognitif. 

 

[1] Les technostresseurs sont des agents induisant du stress par le biais des technologies de l’information et de la communication. 

Zoom fatigue :

Le syndrome du “zoom fatigue” ou la fatigue engendrée par l’utilisation prolongée de logiciels de visioconférences soulève plusieurs désagréments cognitifs. En effet, la communication assistée par ordinateur est très exigeante en ressources cognitives puisqu’elle annhile les indices non-verbaux permettant de contextualiser l’information et d’établir des liens sociaux entre les collaborateurs. Cette fatigue non-verbale proviendrait de plusieurs aspects. D’une part, la proximité des visages des collaborateurs s’affichant à l’écran peut être source d’inconfort ou d’agitation psychologique. En effet, cette proximité est habituellement réservée à des relations interpersonnelles étroites.

D’autre part, les participants opèrent une double tâche, ils doivent à la fois gérer consciemment leurs comportements non-verbaux et en envoyer d’autres à leurs interlocuteurs, comme pour signaler leur accord en hochant la tête de façon suffisamment prononcée pour être compris. Cela va alors provoquer une charge cognitive supplémentaire chez le télétravailleur puisque son attention sera dirigée vers ces préoccupations. 

De plus, les logiciels de réunion virtuelle comportent un effet miroir qui va venir confronter le télétravailleur à constamment s’observer, ce qui peut provoquer du stress en l’incitant à porter une attention particulière sur ses propres comportements. En réalité, il a été prouvé que se regarder dans un miroir ou toute autre surface réfléchissant son apparence augmentait l’évaluation négative de soi et amenait à une dévalorisation de soi, parasitant l’espace cognitif. 

 

Des solutions

Pour minimiser les effets de cet épuisement cognitif, il existe plusieurs solutions à différentes échelles. 

Employeurs : 

Pour travailler efficacement en télétravail, il est nécessaire d’y adapter les pratiques courantes de gestion managériale, de surmonter les réticences et de développer de nouvelles capacités visant à établir des relations basées sur la confiance et l’autonomie. Cela dans le but de répondre au mieux aux besoins physiques et psychosociaux des télétravailleurs et promouvoir le respect de la SST, notamment par l’établissement d’interactions régulières entre les employés et leurs superviseurs. 

Une meilleure communication au sein de l’organisation par l’utilisation des TIC permettrait ainsi de réduire voire de supprimer certains aspects négatifs résultant du télétravail comme l’ambiguïté des rôles de chacun, la hausse de la charge de travail et le stress causé par les attentes de la direction.

D’autre part, une meilleure compréhension des problématiques soulevées par le télétravail permettrait aux managers d’améliorer leurs stratégies d’évaluation et de prévention en matière de SST, notamment en encourageant la réalisation d’activités sportives ou encore de prendre des pauses régulières mettant au repos les fonctions cognitives. 

En somme, pour prévenir au mieux de la fatigue cognitive provoquée par le télétravail, l’organisation doit être formée aux problématiques de SST et mettre en œuvre des moyens de prévention. Cela passe bien évidemment par la compréhension et la communication entre les télétravailleurs et leur hiérarchie. Le soutien social apparaît donc ici comme une ressource essentielle à ne pas négliger pour prévenir la fatigue cognitive ainsi que d’autres problématiques provoquées par le télétravail prolongé. 

Télétravailleurs : 

Le syndrome du “zoom fatigue” a soulevé plusieurs problématiques en matière de fatigue cognitive. Afin d’en réduire les conséquences néfastes, il existe certaines solutions. 

Réduire la proximité avec les intervenants parfois perçue comme troublante chez les télétravailleurs est possible en diminuant la taille de la fenêtre de la visioconférence sur l’écran. Vous pouvez également vous éloigner de votre poste de travail. 

L’inconfort provoqué par l’effet miroir peut, quant à lui, être supprimé en désactivant la fenêtre affichant les caméras des intervenants sans avoir d’incidence pour les autres participants. 

Prendre des pauses régulières et les ancrer dans une routine de travail permet de reposer et régénérer les fonctions cognitives et ainsi d’être plus efficace dans la réalisation de ses tâches. Il a été démontré qu’au-delà de 90 minutes, l’attention diminue fortement et occasionne une détérioration de la performance et de l’efficacité personnelle. Cette tendance est expliquée par le phénomène du cycle de repos-activité de base (Basic Rest-Activity Cycle), mécanisme d’éveil physiologique qui comprend une période d’éveil d’environ 90 minutes avant d’entamer une période de repos (Kleithman, 1970). Il est alors conseillé de prendre une pause toutes les 90 minutes environ afin de permettre un renouvellement des ressources attentionnelles. 

Faire des siestes lorsque votre poste vous le permet : une sieste de 10 minutes accorde au cerveau une récupération de ses ressources cognitives et permet de les déployer à nouveau pour une certaine période. Après une sieste de 10 minutes nous serions alors beaucoup plus lucides et de façon générale plus performants. 

Pour réduire la surcharge cognitive, planifiez à l’avance vos tâches de travail en réalisant par exemple des to-do-list (listes de tâches). Cela aidera à garder un cadre à suivre et limitera la dispersion dans les tâches. 

Éviter les situations de multitâches pour permettre à votre espace cognitif de traiter plus efficacement les informations sans être débordé. Essayez au maximum de rester concentré sur une mission à la fois, cela peut aussi aider à diminuer la sensation de ne pas avancer dans son travail mais également la frustration de devoir compléter et finaliser toutes sortes de tâches en même temps. De même, lorsqu’une tâche est coûteuse en attention et en temps, déclinez sa réalisation en plusieurs buts distincts. 

Éviter d’être interrompu dans vos tâches pour maintenir la concentration et réduire le stress. Vous pouvez ainsi supprimer les alertes des notifications de mails et trouver les moments opportuns pour consulter votre messagerie. Mieux organiser son temps de travail suivant les tâches à réaliser est important, favorise la performance et améliore la SST. 

 

Auteure

Sarah Houdas-Aid

Sarah Houdas-Aid est étudiante en Master 1 de Psychologie Sociale du Travail et des Organisations à l’Université d’Angers. Sarah aspire à devenir psychologue du travail, ayant un attrait spécifique à la promotion de la qualité de vie au travail au sein des entreprises.

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