À l’épreuve des anglicismes

31 Août, 2023
anglicisme

Call, forward, Asaap …Voici quelques termes empruntés aux anglo-saxons que vous entendez probablement sur votre lieu de travail.

Au “top” des anglicismes que l’on utilise quotidiennement, on note “relever le challenge” à 56%, “faire un flop” à 40% et “booster ses performances” à 38%.

On remarque que celles soulignées relèvent du champ lexical managérial que l’on retrouve désormais dans certaines entreprises françaises. Si le nombre d’emprunts à l’anglais ne dépasse pas les 10%, on observe quand même une augmentation de termes anglais. Cela s’explique par la récurrence de leur utilisation : selon une étude récente, quasiment 50% des français sont amenés à utiliser l’anglais au travail. Là, apparaît l’importance de mettre en évidence les domaines principaux dans lesquels ils sont utilisés : l’informatique, la communication, l’événementiel, l’itech. Ces domaines déterminent la fréquence d’utilisation des anglicismes.

Ces termes émergents liés aux nouvelles formes de travail (back-up, coworking…) proviennent de la Silicon Valley. Un exemple tel pour l’industrie de pointe qu’il est le curseur de notre langue entrepreneuriale d’aujourd’hui.

Les anglicismes ne datent pas d‘hier : retour historique

Le concept d’anglicisme « prendre ailleurs et faire sien » ne date pas d’hier. Depuis la « drôle de guerre », l’anglais représente la langue de la mondialisation et s’intègre à vue d’œil dans le lexique français.

La fin de la Seconde Guerre mondiale est une période charnière quant à l’évolution de la langue française. Ce laps de temps est marqué par la pénétration d’un champ lexical anglo-saxons dans l’usage quotidien. Cette transformation progressive est liée à la supériorité technique et économique des États-Unis. On soupçonne également un sentiment d’admiration certain pour le modèle de vie américain.

Alors que l’anglais se généralise dans les échanges internationaux, les français désertent leur langue natale pour celle de Shakespeare. Une servilité linguistique qui inquiète les autorités françaises.

À partir des années 1960, éclosent deux mouvements face à l’américanisation et aux dangers qu’encourent la francophonie. C’est à ce moment qu’apparaît la nécessité de mettre en place une politique linguistique. Des érudits comme René Étiemble et Alfred Sauvy, s’accordent à dire que cette politique dirigiste est la preuve d’un certain purisme. Pourtant la langue doit s’adapter aux évolutions du monde et ouvrir ses portes en direction de l’avenir. La période d’après-guerre permet à la France de retrouver un poids politique et économique sur la scène internationale. Pour autant, une politique de reconquête linguistique s’avère essentielle. En 1966, le Général de Gaulle et Georges Pompidou développent une politique autour du concept de francophonie, qui naît par le même temps, au Québec et en Afrique. On voit apparaître une solidarité entre les peuples qui partagent la même langue. À cela s’ajoute le contexte de décolonisation qui induit des besoins pratiques de communication entre les nations fraîchement formées.

« La francophonie, c’est cet humanisme intégral, qui se tisse autour de la terre : cette symbiose des « énergies dormantes » de tous les continents, de toutes les races, qui se réveillent à leur chaleur complémentaire » Léopold Senghor écrivain, homme politique et grand humaniste Sénégalais.

L’industrie anglo saxonne “high level”

L’expansion fulgurante de l’anglo-américain s’explique par la place qu’a pris les métiers du commerce, principalement aux États-Unis et en Angleterre. Ces pays industriels sont à la pointe de la création économique dans le monde moderne, cela explique la diffusion d’un vocabulaire spécifique important et l’envolée de son influence sur le globe.

Afin de gérer son personnel et s’adapter au contexte, le manager doit utiliser des termes qui ont mûri et se sont multipliés dans le domaine de la gestion des entreprises commerciales : “forwarder” un mail, faire du “brainstorming”, attendre un “feedback”, être “corporate”. Si vous travaillez dans une start-up, ce sont probablement des termes que vous avez entendu en réunion ou dans votre “open space”. Selon Agnès Vandevelde-Rougale, doctoresse en anthropologie et sociologie, le jargon franglais est “la marque d’une appartenance professionnelle”. Il s’agit d’une acculturation que l’on intègre sur le mode du mimétisme.

Plusieurs explications demeurent plausibles face à l’utilisation massive de ces mots empruntés dans les conversations et les écrits professionnels. L’anglais représente la langue des affaires, à l’international son usage est indispensable. Par conséquent, entre collaborateurs français, il reste des traces anglo-saxonnes.

Les dernières technologies viennent le plus souvent des États-Unis, donc pour l’image française l’anglicisme est signe de modernité. De plus, la terminaison des mots en -ING que l’on retrouve dans “wording”, “clothing” ou “curating”, appuie sur le fait que l’action est en train de se réaliser, ce qui traduit une forme de dynamisme supplémentaire.

Enfin par le processus d’américanisation, on utilise désormais des outils développés par des Anglo-Saxons comme Google ou Microsoft qui utilisent des mots techniques que l’on ne souhaite plus traduire aujourd’hui. Certains linguistes expliquent cela par une forme de paresse. Effectivement, chercher l’équivalent du mot en français peut être considéré comme une perte de temps. À cela s’ajoute la difficulté de la tâche. Trouver une traduction française demande ensuite à se battre pour exister et éventuellement remplacer le mot étranger, déjà bien ancré dans le jargon commercial. Pour ce qui est du domaine de l’informatique, des équivalents ont été trouvés dans la langue française, ce qui est en partie associé au fait que la France possède des informaticiens classés parmi les meilleurs du monde.

Au-delà de la sphère entrepreneuriale qui nécessite de s’accorder avec l’internationalisation du domaine commercial. Il existe d’autres typologies d’anglicismes : ceux permettant de minimiser une idée qui pourrait paraître brutale sans l’usage d’anglicisme : “challenger”, “booster”, “happiness”.

Que faire des anglicismes ?

Risque d’exclusion ?

Dans le cas où l’usage des anglicismes est assimilé et compris par tous, il n’y a aucune préoccupation à avoir. Cependant, dans un contexte où certaines personnes ne maîtrisent pas l’anglais et/ou ne détiennent pas les “skills” nécessaires, on peut y voir un effet d’exclusion “Bye les has been”.

L’usage de l’anglais peut également devenir un outil de manipulation voire d’abus de pouvoir. On peut faire le parallèle avec l’emploie d’un langage littéraire face à une personne “moins cultivés”. Dès lors, la personne qui use de ce langage est en  pouvoir de briser la communication avec son interlocuteur.

Apparence trompeuse

Prenons l’exemple d’une start-up, avec pour philosophie une culture entrepreneuriale rajeunissante. Cette apparence cool par l’usage d’anglicismes “corporate” cache un leurre, comme celui de ne pas compter les heures travaillées. Le terme “afterwork” y est pour beaucoup.

Liberté en péril ?

Ouvrir nos frontières linguistiques n’est pas une nouveauté. Durant des années, c’est les anglais qui ont emprunté à la langue française. Depuis le XVIII siècle, la tendance s’est inversée. Il n’y a rien d’alarmant dans cette affaire, uniquement un échange de bons procédés. Seulement, l’emprunt se doit d’être utile au français. À quoi bon emprunter “call” lorsque le lexique français possède “appel” ? Nul besoin de tomber dans des automatismes ayant pour finalité l’appauvrissement du français. On doit s’interroger sur l’intérêt d’utiliser un anglicisme dans le cas où il existe un synonyme français (probablement plus précis dans bien des cas). Il s’agit de notre liberté de penser.

Il est évident que dans le domaine de la tech ou de la communication, l’anglais semble désormais nécessaire. Les anglicismes sont donc “ancrés” dans de nombreuses entreprises, pour autant cela ne représente que 10% d’emprunts aux anglo-saxons.

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Joseph Lahiani

Lucrèce Valence

Journaliste en alternance pour le Blog QVT

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