Quand la ménopause au travail est mise sous silence

3 Nov, 2023

« En 20 ans que je fais ce travail, c’est la première fois que je vois un article à ce sujet »

En octobre 2023, le CIPD (Chartered Institute of Personnel and Development), organe de recherche en ressources humaines du Commonwealth, a publié une enquête composée d’un échantillon de 2010 femmes actives âgées de 40 à 60 ans. Cette enquête avait pour but de comprendre l’impact de la ménopause sur le travail, en analysant les différents types de symptômes qu’induit l’arrêt des règles. Nous reviendrons sur les principaux résultats de l’investigation dans cet article, notamment les types d’ajustements nécessaires dans la gestion des symptômes. En 2019 déjà, l’institut avait mené une enquête sur ce sujet. Même si des progrès sont à noter, des aménagements supplémentaires s’avèrent nécessaires pour assurer une transition hormonale convenable et un maintien de la qualité de vie au travail de ces femmes.  

La ménopause est considérée par de nombreuses personnes comme un marqueur de la vieillesse chez la femme. En plus de l’incapacité naissante de se reproduire, elle est aussi assimilée à la perte de féminité avec l’arrêt du cycle hormonal. Une situation qui renvoie la ménopause à un tabou sociétal dans un monde dominé pendant des siècles par la gent masculine. 

Mais derrière ce tabou, comment s’adapter au travail, face à cette étape physiologique naturelle qui touche 14 millions de femmes en France ? 

Nous abordons les femmes, au sens large, cependant nous sommes conscient que ce phénomène biologique peut impacter certaines personnes transgenres et non binaires. Dans ce cas, ces individus auront tout autant besoin d’un soutien et d’une flexibilité adaptés à leurs besoins.

Qu’est-ce que la ménopause ? 

Pour la plupart des femmes, la ménopause est marquée par la fin des cycles de menstruations, en raison de l’arrêt de la fonction folliculaire ovarienne. C’est ainsi que les ovaires cessent de libérer des ovules en vue de la fécondation. De manière générale, on considère que la ménopause naturelle est confirmée après 12 mois consécutifs sans règles. Pour autant, des causes physiologiques ou pathologiques peuvent faire varier l’arrêt du cycle. Il existe notamment la ménopause précoce, qui touche 1 à 2% des femmes avant l’âge de 40 ans. Ce phénomène peut être dû à certaines anomalies chromosomiques, à des troubles auto-immuns ou à d’autres causes encore méconnues. 

Il n’est pas possible de prévoir l’exactitude de l’arrêt du cycle ovarien, mais les facteurs de l’âge, de la démographie, de la génétique et des interventions médicales peuvent éclairer davantage. 

On parle de ménopause induite ou iatrogène, dans le cadre d’une intervention chirurgicale entraînant l’arrêt du cycle ovarien. On entend par là des traitements lourds tels que la radiothérapie ou la chimiothérapie. L’ablation des ovaires peut également être une conséquence de l’aménorrhée.

Retours sur expérience : quels sont les impacts des symptômes de l’aménorrhée ?

La production d’oestrogènes dès la puberté, jouent un rôle centrale dans la fonction reproductive, mais également sur l’ensemble des tissus du corps de la femme. À la fois sur le système cardiovasculaire qui induit par exemple, une bonne répartition des graisses dans l’organisme. L’hormone est aussi un acteur quant au bon fonctionnement cognitif, c’est-à-dire la concentration. Enfin, elle s’avère essentielle à la préservation des tissus osseux. 

Lors de cet événement, on note l’apparition de symptômes de la périménopause, comme des bouffées de chaleur, des troubles génito-urinaires (sécheresse vulvovaginale, infections urinaires),  des troubles du sommeil, une sensation de fatigue, une irritabilité, ou encore un manque de concentration. 

“J’ai ressenti des symptômes de la ménopause, mais ils ont cessé.”

Selon la CIPD, les femmes de la tranche 40-50 ans sont plus susceptibles de dire qu’elles n’ont ressenti aucun symptôme de la ménopause, tandis que les femmes plus âgées 51-60 ans sont plus susceptibles de dire qu’elles ont ressenti des symptômes mais qu’ils ont maintenant cessé. Ces troubles climatères ont vocation à s’atténuer voire à disparaître, pour autant 1⁄4 des femmes les ressentent encore 10 ans après l’aménorrhée. 

L’impact des symptômes climatères au travail 

Les témoignages recueillis dévoilent que les deux tiers des femmes ayant éprouvé des symptômes de la ménopause ont ressenti des effets négatifs et principalement au travail. 

“Soyez comme avant”

Les impacts sont variables, rappelons que cela a des conséquences sur la concentration, l’humeur, la fatigue, l’irritabilité et comme explicité plus haut les sensations de chaleur. Des symptômes physiques et psychologiques qui rendent le travail complexe voir invivable.

Mais comment appréhender ces changements ? L’enquête montre que près de la moitié des employées qui n’avaient pas dit à leur manager que la ménopause était la cause de leur incapacité à venir travailler, ont déclaré que la raison était qu’elles préféraient garder cette information confidentielle à leur manager. À l’appui des témoignages de femmes qui ont fait preuve de transparence se sont retrouvées entraînées vers des mesures disciplinaires, elles représentent un échantillon de 10%. Cela peut paraître moindre mais pourquoi prendre le risque de perdre son emploi en raison de son honnêteté ? On constate encore une fois que les femmes ayant eu des problèmes de santé au cours de leur vie sont d’autant plus victimes de discrimination, 20% de femmes discriminées pour leurs symptômes contre 12% des employées en bonne santé.

La raison évidente pour laquelle les femmes déclarent avoir été victimes de discrimination en raison de leur état est le manque de soutien/ de compréhension de la part de leur gestionnaire. 

“Mon responsable m’a parlé et m’a demandé si j’avais besoin de changements dans ma journée de travail”

En moyenne, 37% déclarent se sentir soutenus par leur manager, tandis que 25% ressentent le contraire. Ce manque de soutien à des conséquences lourdes pour les entreprises puisque la CIPD déclare une perte d’une employée sur 6 en raison de cette carence.  

Dans ce contexte tendu, certains employeurs proposent des solutions simples d’adaptations pour améliorer drastiquement les conditions de travail de ces femmes. 

Le travail flexible ?

Globalement, il paraît important de discuter autour de ce phénomène biologique. Étant apparemment un sujet tabou, il est important d’ouvrir le dialogue en éduquant les individus pour briser l’omerta. 

Dans le cadre du travail, on se doit de créer une culture forte et solidaire pour développer un travail plus flexible qui permettra de gérer au mieux l’ensemble de ces symptômes . Pour ce faire, l’entreprise se doit d’envisager un panel de modalités de travail flexible, dans le but de s’adapter au mieux à différents types de rôles et de profils. L’enquête nous fait part de 7 modalités à prendre en compte. 
Pour ce qui est de l’emploi du temps, il paraît important de se consacrer à une politique de gestion des absences équitable. Être pénalisée pour une absence en lien avec des symptômes climatères douloureux ou inconfortables, renvoie à une injustice. Cette philosophie de travail flexible paraît indispensable à tous les corps de métiers ainsi qu’à l’ensemble des travailleurs. 

Enfin, les supérieurs hiérarchiques doivent être formés à soutenir et à garantir une qualité de vie au travail à ses femmes. Des formations pour sensibiliser aux symptômes de la ménopause permettent d’informer les équipes et de mieux les appréhender.

Nous avons également organisé un atelier à l’échelle de l’entreprise sur la ménopause, auquel tout le personnel a participé.

Une fois pris en charge, ces aspects organisationnels et humains conduiront à une meilleure compréhension de l’autre. 

Comment en sommes nous venus à penser qu’une femme de cinquante ans, aux cheveux grisonnants serait juste bonne à jeter aux ordures ? 

Ce mythe qui a fait de la ménopause une maladie n’est valable qu’en Occident. Ici, elle apparaît comme une sorte d’universalité alors que si l’on se déplace sur la carte, on constate que la période ménopausique n’est en aucun cas un évènement. Prenons l’exemple de certaines cultures africaines qui considèrent la femme ménopausée non pas déficiente mais à l’apogée de ses pouvoirs en tant que femme mûre. 

Cet inconscient collectif qui stigmatise la vie de ces femmes s’explique par l’usage de la “médecine bikini”. Une expression qui renvoie à une médecine se concentrant essentiellement sur les problèmes liés aux seins et à l’utérus de la femme ( les deux parties anatomiques que recouvre le bikini). Cette négligence du corps féminin est risqué et renvoie à la considération par la société, pendant des siècles, du rôle exclusivement reproductif de la femme. Ainsi de nombreux problèmes de santé ont été passés aux oubliettes comme la santé mentale ou les problèmes cognitifs, pour lesquels aucun examen approfondi n’était envisagé.  

C’est parce que la ménopause est envisagée du point de vue hormonal, que nos esprits conservent la rhétorique médicale du manque. Cette notion a évolué avec les changements de modèles médicaux, ce qui prouve qu’il s’agit d’un terme construit. 

Tandis que plus de la moitié de la population française sera donc concernée à un moment de sa vie par cette étape physiologique naturelle, la ménopause reste un sujet largement absent des politiques de santé publique, et notamment des politiques de santé au travail, quand bien même la majorité des femmes ménopausées ou souffrant de symptômes péri-ménopausiques exercent une activité professionnelle. 

À Barcelone, dans la région catalane, les employeurs ont mis en place un aménagement pour les femmes. C’est la première fois en Europe que 8h d’absences par mois sont tolérées. Une moindre mesure quand on connaît les symptômes et qu’on sait que les femmes sont touchées ⅓ de leur vie par la ménopause. Pour l’instant, c’est l’une des seules régions qui a mis en place un travail flexible pour les femmes. L’évolution des mentalités se fera par un passage obligé vers le dialogue et l’échange pour aboutir à une parole libérée quant au corps des femmes. 

Sources : 

https://www.cipd.org/globalassets/media/knowledge/knowledge-hub/reports/2023-pdfs/2023-menopause-report-8456.pdf

https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/menopause#:~:text=Pour%20la%20plupart%20des%20femmes,en%20vue%20de%20la%20f%C3%A9condation.

https://www.senat.fr/rap/r22-780-1/r22-780-111.html#:~:text=%2D%2094%20%25%20des%20femmes%20de%2045,entre%2061%20et%2065%20ans.

https://www.letemps.ch/societe/menopause-devenue-taboue

​​https://www.nationalgeographic.fr/sciences/menopause-pourquoi-en-parle-t-on-si-peu#:~:text=Les%20diff%C3%A9rentes%20expertes%20interrog%C3%A9es%20sont,l’est%20pas%20du%20tout

​​https://adconseil.org/lancement-intervention-sur-legalite-femmes-hommes-au-travail/ 

1 Commentaire

  1. Sarah Amoros

    Bonjour,
     » À l’appui des témoignages de femmes qui ont fait preuve de transparence se sont retrouvées entraînées vers des mesures disciplinaires, elles représentent un échantillon de 10% »

    C’est sûre que le chiffre peut paraître faible, mais moi il m’a fait bondir. Ce sont 10% d’employeurs qui tournent le dos à une communication claire et transparente. Des mesures disciplinaires, comme si cela était une faute professionnelle?

    Je pense qu’il ne fait pas bon vivre dans ce type d’entreprise, et je parierai sur un fort turnover.

    Je trouve que cet article met en avant le chemin important qu’il reste à parcourir pour vivre au sein d’une société inclusive. C’est important que les sujets soient portés pour permettre à un maximum de personnes de conscientiser des problématiques de gestion et d’interaction…Pour ma part, je suis convaincue que c’est en œuvrant dans ce sens que l’on y arrive .. Merci pour cet article.

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Joseph Lahiani

Lucrèce Valence

Journaliste

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