Pass sanitaire : dépasser les antagonismes au travail

10 Sep, 2021
pass sanitaire

L’instauration du pass sanitaire par le gouvernement a suscité de multiples polémiques. Déjà nombreux depuis le début de la pandémie, les antagonismes se sont exacerbés et les position des pro et anti-pass semblent irréconciliables, à tel point que le débat et la confrontation d’idées dans la sphère privée et professionnelle sont souvent évités.

L’espace de travail est particulièrement concerné par cette situation. Un nombre significatif de professions se sont vues imposer le pass sanitaire. Et même lorsqu’il n’est pas obligatoire, il n’en demeure pas moins une source de tension.

Dans cet article, nous tentons de mieux comprendre les mécanismes à l’origine de ces dynamiques de confrontation et de partager des clés pour créer les conditions d’un débat plus apaisé.

Aux origines d’une crispation

Réduire les anti-pass à un groupuscule complotiste est une erreur. Certes, depuis le début de la pandémie de COVID-19, la surabondance de fake news, parfois relayées par des figures publiques ou des médias crédibles, a renforcé cette mouvance. Toutefois, l’opposition au pass sanitaire regroupe également de nombreux citoyens exprimant des craintes sur les effets à long-terme de la vaccination, ainsi que des militants pour les libertés publiques qui ne sont pas opposés à la vaccination mais qui dénoncent le caractère liberticide du pass.

Un point de convergence rassemble toutefois ce mouvement aux motivations diverses : la perte de confiance totale dans nos gouvernants et plus globalement dans nos institutions publiques.

Cette défiance, déjà palpable avant la pandémie, s’est exacerbée au gré des épisodes de la crise sanitaire. Dans son ouvrage « La tyrannie du mérite » écrit peu avant le début de la pandémie, le philosophe politique américain Michael Sandel  apporte une explication éclairante à ces nouvelles tensions sociales et aux dérives populistes et fondamentalistes violentes qui peuvent en découler.

Selon lui, nous assistons depuis les années 80 à une technocratisation de la prise de décision. Les décisions qui étaient prises par des instances démocratiques représentatives au terme d’un débat public ouvert ont progressivement été confiées par les gouvernants à des « experts », confisquant à une part significative de la population la possibilité de s’exprimer ou d’être représentée. Le discours politique général a parallèlement adopté une dialectique de stigmatisation individuelle de celles et ceux qui se sentent lésés par les décisions en attribuant les causes de leur ressentiment à des caractéristiques individuelles (manque de formation, de motivation, de mobilité, d’adaptabilité, etc.). Cette dialectique a généré un sentiment d’humiliation chez une part importante de la population et crée un terreau favorable aux populismes surfant sur la vague anti-système et anti-élites.

Il est aisé de retrouver tous ces marqueurs dans l’historique de la pandémie en France.

Cet angle de vue permet de comprendre que le retour à une dynamique sociale apaisée passe par la reconstruction d’espaces d’expression démocratique redonnant aux individus une voix qui compte. C’est à cette seule condition qu’un débat apaisé peut se tenir.

Quelles conséquences dans l’espace de travail ?

Le pass sanitaire est un sujet potentiel de tension dans l’ensemble des organisations du travail.

Dans les entreprises où il est obligatoire, il est aisé de comprendre le ressentiment de celles et ceux qui sont obligés de se faire vacciner afin de ne pas voir leur contrat de travail suspendu.

Dans la majorité d’entreprises non soumises au pass, les conséquences sont certes moindres, mais le débat autour du pass reste délicat. Les contraintes qu’il impose peuvent paraître anodines, mais elles ont un effet réel sur le lien social. Partager un café à l’extérieur, déjeuner au restaurant, organiser un déplacement hors-les-murs : tous ces temps de « soupapes » si précieux matérialisent aujourd’hui la frontière entre vaccinés et non vaccinés. Cette difficulté vient s’ajouter à un contexte où le lien social est déjà mis à mal par l’isolement et le travail à distance.

La plupart du temps, les employeurs se contentent de relayer les consignes gouvernementales sans les accompagner, ni prendre position, au risque de s’attirer le même discrédit de la part de celles et ceux qui les rejettent.

Le caractère sensible du débat autour du pass sanitaire conduit la plupart du temps à éviter le débat, par crainte d’importer au travail des tensions déjà fortes dans l’espace médiatique ou la sphère privée. Mais même s’il prévient – ou du mois retarde – l’expression des antagonismes, l’évitement renforce l’isolement, la suspicion et altère le lien social. C’est ce même évitement qui conduit à la polarisation du discours où, plutôt que de débattre ensemble, on se retranche dans le confort de petits groupes où l’on partage un même avis et où l’on s’autorise un discours décomplexé dans l’entre-soi.

Ce phénomène qualifié de rétractance, a été mis en évidence par un couple de chercheurs en psychologie sociale, Jack et Sharon Brehm en 1966. Il s’agit d’une attitude de défense que mettent en œuvre les individus pour préserver leur liberté de pensée quand ils perçoivent que celle-ci est menacée.

Comment dépasser les tensions ?

L’espace de travail est-il un espace de débat et de confrontation d’idées ? La question mérite d’être posée. L’adage « nous ne sommes pas en démocratie » est fréquent lorsqu’on est tenté de contester une décision au travail, et il est incontestable que l’espace de travail est contraint et soumis à un cadre hiérarchique différent de l’espace public.

Dans un contexte où les tensions et les crispations impactent l’ensemble des sphères sociales y compris la sphère professionnelle, il devient néanmoins difficile de décréter que les difficultés externes s’arrêtent à la porte de l’entreprise. Les conséquences individuelles et collectives des tensions induites par le pass sanitaire sont significatives. Leur prise en considération s’impose, ne serait-ce qu’au titre de l’obligation de prévention des risques professionnels.

Au-delà des aspects légalistes, il est également légitime de questionner le rôle citoyen des organisations du travail et leur contribution – positive ou négative – à l’évolution des rapports sociaux. A ce titre, la culture de l’ouverture et du droit d’expression gagnerait à devenir une composante à part entière de la responsabilité sociale d’employeur.

Concrètement, favoriser le débat ne revient pas à privilégier une thèse, ni à permettre à tout et son contraire d’être dit sans conséquence.

Il est toutefois possible de partager des principes simples qui régulent et apaisent le débat.

En premier lieu, il est nécessaire de rassurer sur le fait que toute position sera entendue avec bienveillance et que chaque individu a le droit d’être considéré dans ses attitudes et opinions.

Cette position ne signifie toutefois pas que tous les arguments se valent : il n’est pas concevable de mettre sur le même plan des faits scientifiques étayés par des preuves, fussent-elles réfutables, et des rumeurs issues des réseaux sociaux sans véritables fondements. Ce principe doit également être partagé, pour inviter toute personne souhaitant partager une opinion à l’étayer afin de favoriser une culture de la vérification de l’information.

« Chacun ses croyances ? » L’épistémologie au secours du management

Favoriser un débat fondé sur la preuve ne doit pas se transformer en une confrontation de dogmes.  Dans le débat public, le fait scientifique est de nos jours trop souvent été utilisé comme un argument d’autorité par les décideurs et les « experts », avec parfois l’arrogance ou la condescendance que dénonce Michael Sandel.

C’est précisément ce que Gaston Bachelard qualifiait d’obstacle épistémologique : un fait scientifique doit rester par essence discutable et réfutable, contrairement aux dogmes qui prétendront détenir des vérités indiscutables.

Il n’en demeure pas moins que la démarche scientifique reste une quête asymptotique de vérité, et qu’au terme d’un processus expérimental, nos connaissances seront plus proches de cette vérité qu’elles ne l’étaient antérieurement. C’est ce qui différencie la construction scientifique, en perpétuelle dynamique, du caractère immuable de la pensée dogmatique.

Le retour à ces fondamentaux apaise. Il pose les bases d’un débat structuré, où chacun peut s’exprimer, être écouté, à condition d’étayer son discours et de ne pas chercher à imposer une vérité.

Au terme de tout débat, il revient bien entendu aux organisations du travail d’arbitrer, en fonction de leurs règles de gouvernance et de dialogue social. Mais le fait que le droit d’expression ait été respecté et que chaque individu ait été considéré, entendu dans ses positions aura un impact positif considérable et favorisera la légitimité des décisions qui seront prises sous réserve qu’elles soient transparentes et expliquées. En aucun cas, le droit d’expression ne menace la structure hiérarchique d’une organisation.

Ainsi, même s’il est source de contraintes et de tensions, le pass sanitaire offre aux organisations du travail plusieurs opportunités. Celle de reconstruire les bases d’un dialogue ouvert et empreint de recul et d’humilité d’une part. Celle d’assumer d’être un espace où la citoyenneté pleine et entière se pratique d’autre part.

Auteur :

Fadi Joseph Lahiani


Fadi Joseph Lahiani, Psychologue du travail et des organisations 

 

 

 

 

 

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