Pourquoi nous taisons-nous face au sexisme ordinaire au travail ? Et comment arrêter de le faire ?

6 Avr, 2023
sexisme ordinaire

Nous avons toutes et tous été confrontés à des situations de sexisme « ordinaire » au travail. Fausse galanterie, paternalisme, humour maladroit : ces formes insidieuses mais plus communément admises et insidieuses du sexisme sont celles que nous subissons souvent silencieusement, sans pour autant les cautionner.

Qu’est-ce qui nous conduit à nous taire et ne pas réagir face à des situations heurtant pourtant nos systèmes de valeurs ? Dans cet article, nous nous intéressons au coût cognitif et émotionnel de ces situations, pour mieux en comprendre les ressorts et essayer de les dépasser sans les juger.

Pourquoi prendre au sérieux le sexisme « ordinaire » ?

Qui n’a pas évolué aux côtés de collègues imposant un humour douteux, faisant des compliments un peu trop appuyés sur votre tenue ou votre physique, ou témoignant d’une galanterie à l’arrière goût de condescendance ? Ces formes de sexisme que l’on peut qualifier d’ordinaire sont les plus fréquentes. Elles découlent de stéréotypes liés au genre fortement ancrés que nous avons longtemps collectivement renforcés.

Nous considérons souvent ces agissements comme sans conséquences et passons à autre chose en nous répétant que leurs auteurs sont « comme ça » et qu’ils « ne pensent pas à mal ».

Ces agissements ont pourtant des conséquences. Ils nous portent atteinte à la dignité et constituent une entorse peut-être minime, mais tout de même significative au principe de consentement. Leur vitalité et leur répétition constituent par ailleurs, un terreau favorable à des agissements moins fréquents mais plus graves, comme l’explique bien, la symbolique de pyramide du sexisme où les comportements les plus graves naissent du terreau fertile des comportements plus communs et banalisés. Agir face à ces situations représente donc un réel enjeu pour prévenir les violences sexistes et sexuelles.

Mais la réaction à un agissement sexiste au travail est loin d’être une simple question de volonté. Nous sommes dans notre écrasante majorité, opposés à ces agissements, mais il nous arrive pourtant souvent de les tolérer. Il est donc utile de décomposer ces mécanismes psychosociaux nous poussant au silence pour les dépasser.

Un coût cognitif et émotionnel sous-estimé

Nous résumons souvent notre réaction aux manquements à l’éthique aux simples ingrédients de notre volonté et de notre système de valeurs. La psychologie sociale, nous enseigne pourtant que ces paramètres sont loin d’être les seuls en jeu. Comme toute micro-agression, l’agissement sexiste nous place dans une situation de dissonance, à savoir un état de stress occasionné par l’écart entre ce qui se déroule et ce que nous dicte notre système de valeurs. Deux voies opposées permettent de réduire ce stress et de retrouver une situation d’équilibre. La première nous dicte de réagir aux agissements. Elle implique d’accepter la confrontation avec l’auteur des faits, mais aussi la rupture de la normalité du climat de travail qui peut engendrer la gêne, voire l’opprobre collectif. La seconde est l’adaptation, qui implique que nous marchandions avec nous-mêmes pour trouver de bonnes raisons de ne pas agir, tout en restant attachés à notre système de valeurs : minimiser, contextualiser, se détacher, etc.

Plusieurs raisons expliquent que la seconde voie de l’adaptation l’emporte souvent sur la confrontation. Il est tout d’abord très difficile de partager une opinion minoritaire dans un groupe adoptant une attitude contraire. Les expériences fondatrices de Solomon Asch réalisées dans les années 1950 démontrent ainsi que nous sommes tous susceptibles de soutenir des contre vérités – en toute conscience de notre mauvaise foi – pour éviter le coût émotionnel et cognitif qu’engendre le fait d’être minoritaire au sein d’un groupe.

Nos codes culturels nous transmettent par ailleurs implicitement plusieurs interdits, comme celui de perturber l’équilibre d’un collectif de travail, fusse-t-il basé sur la tolérance du sexisme. Ce type de réaction nous fait également craindre l’opprobre et l’isolement. Les personnes réagissant de façon frontale à des faits banalisés sont ainsi souvent taxées de bellicisme, voire « d’hystérie » lorsqu’il s’agit de femmes.

Enfin, dans les cas les plus graves, il est utile de se référer aux travaux de psychologie clinique qui expliquent que l’irruption brutale de situations agressantes dans un environnement perçu comme sécure entraîne un effet de sidération. Cet effet, très documenté dans le cas de violences sexuelles graves, peut se manifester de façon plus modérée mais non moins réelle lorsque nous sommes confrontés à des agissements choquants et surprenants. L’effet de sidération paralyse, rend apathique, et inhibe toute réaction. C’est le mécanisme à l’origine de notre gêne, de notre paralysie ou de notre mutisme face à ces situations où nous aurions aimé réagir avec force.

La confrontation se révèle par conséquent très coûteuse, voire impossible dans certains cas. En revanche, les stratégies d’adaptation qui réduisent le coût cognitif des situations sont loin d’être satisfaisantes, car elles perpétuent notre silence face aux agissements sexistes. Partant de ce constat, quelle attitude adopter ?

Dissocier réaction et confrontation

Il n’est pas facile de se confronter directement et immédiatement à l’auteur d’un agissement sexiste. Ne pas se confronter n’équivaut toutefois pas fatalement à une absence de réaction. Face à un agissement sexiste, aussi minime soit-il, est de prévenir la banalisation et de ne pas passer les faits sous silence. Le simple fait de reparler de ce qui s’est passé à froid, de le qualifier, de le catégoriser pour ce qu’il est a un effet salutaire. La fréquence des agissements ne se confond ainsi pas avec la norme et ne nous entraîne pas dans cette déviance collective où il devient implicitement admis qu’un individu dérape.

Le retour à froid sur des agissements est l’occasion de déconnecter ces derniers de la notion d’intentionnalité : un agissement sexiste n’est pas plus ou moins grave au regard de l’intention réelle ou affichée de son auteur. Il doit être considéré comme tel indépendamment des motivations, de la position ou des intentions de ce dernier.

Le fait de qualifier à froid les agissements sexistes permet de les rendre saillants, de prendre conscience du caractère majoritaire des positions anti sexistes et de préparer le moment opportun où elles seront suffisamment mûres pour s’exprimer. A ce titre, les travaux de Solomon Asch sur l’influence sociale démontrent que la parole se libère à partir du moment où une minorité d’individus commencent à s’exprimer librement. Il a qualifié ce phénomène d’influence minoritaire.

Il est également possible de contourner la confrontation en faisant appel à des exemples à portée générale. Lancer un débat sur un fait médiatique ou une situation extérieure en présence de personnes commettant des actes voisins permet à chaque membre du collectif de travail d’exprimer ses opinions sans entrer en confrontation. Il s’agit d’une inversion des rôles où l’auteur d’agissements expérimente à son tour la dissonance cognitive, dans la mesure où il subira une réprobation par analogie.

Faire appel aux méthodes assertives

Le psychologue américain Andrew Salter a théorisé l’assertivité et l’a définie comme « la capacité à s’exprimer et à défendre ses droits sans empiéter sur ceux d’autrui ». L’assertivité part du principe de refuser de recourir aux trois formes de comportements suivants :

  • les comportements d’agression ou de domination,
  • les comportements de soumission auxquels peuvent être associées les stratégies d’adaptation précédemment développées,
  • les comportements de manipulation où nos motivations ou la finalité de nos actions est dissimulée à l’autre.

Base de la communication non violente, les méthodes assertives reposent ainsi sur une affirmation de soi respectueuse de l’autre, mais partant de l’expression de ses propres besoins et de ses émotions.

Appliquées aux agissements sexistes, les méthodes assertives nous donnent une clé d’entrée précieuse pour répliquer aux auteurs sans entrer dans une logique de confrontation. Il s’agit ainsi d’expliquer à ces derniers ce que leurs propos ou agissements suscitent chez nous et pourquoi nous avons besoin qu’ils cessent. Ils mettent l’autre dans la position de répondre à un besoin humain et légitime, sans être remis en question.

Conclusion

Agir face au sexisme ordinaire passe avant tout par une prise de conscience du caractère coûteux de la confrontation, tout en refusant la banalisation que nous imposent les stratégies d’adaptation.

Libérer la parole à froid, nommer les choses pour ce qu’elles sont, exprimer ses besoins ou partager des exemples à portée générale sont autant de voies qui permettent des réactions acceptables et peu coûteuses. Il s’agit en somme, d’une forme d’entraînement collectif pour dépasser l’état de sidération que nous imposent ces agissements, en les anticipant et en leur opposant des réponses non violentes mais systématiques.

Auteur

Joseph LahianiFadi Joseph Lahiani, Psychologue du travail et des organisations

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