Santé au travail en 2040 : sept tendances pour repenser la QVCT

Santé au travail en 2040

En janvier 2026, l'Institute for Work & Health publiait un rapport de prospective stratégique intitulé Santé et travail en 2040. Fruit d'une collaboration réunissant dix-huit chercheurs et professionnels de la santé et sécurité au travail issus de cinq pays, dont des représentants de l'INRS et de l'IRSST, le document croise près de quatre cents signaux de changement pour identifier sept grandes tendances susceptibles de transformer en profondeur le paysage de la santé au travail d'ici la fin de la prochaine décennie. Nous en restituons ici les principaux enseignements, en les faisant dialoguer avec les réalités européennes et françaises, parce que les dynamiques décrites sont déjà à l'œuvre ici.

L'érosion de la confiance institutionnelle et le risque de désinformation

Le rapport souligne que 60 % de la population sondée exprime une perte de confiance envers les responsables politiques et les institutions publiques. Le glissement de crédibilité profite aux influenceurs et aux personnalités médiatiques. Le rapport souligne en outre le risque de désinformation croissant découlant de la rupture de confiance avec les autorités produisant des données scientifiques ou institutionnelles. Ce phénomène de société interroge directement la capacité des professionnels de la SST à faire passer des messages fondés sur des données probantes dans un environnement saturé de désinformation ou de contre-information.

Ce constat appelle pourtant un renversement de perspective. Si la confiance institutionnelle s'érode dans la sphère publique, l'organisation du travail reste l'un des rares espaces où elle peut se construire et se maintenir, à condition qu'on s'en donne les moyens. Le collectif de travail, le management de proximité, les instances représentatives constituent autant de leviers pour faire vivre une confiance concrète là où les grandes institutions peinent à la susciter. Dans ce contexte, l'organisation a une responsabilité particulière : faire de la relation de travail un espace de fiabilité mutuelle.

Vieillissement et chocs générationnels

Le rapport décrit un monde du travail où cinq générations coexistent potentiellement sur un même espace de travail, avec des attentes, des rapports à la technologie et des besoins de santé profondément différents. L'allongement de la vie active multiplie les transitions professionnelles, chacune étant statistiquement associée à un risque accru d'accident du travail.

En France, les statistiques de santé publique documentent depuis des années une réalité tenace : inaptitudes professionnelles, restrictions médicales, usure physique et psychique touchent massivement des travailleurs en fin de carrière dont les parcours ont été construits dans des organisations pensées pour des professionnels qui ne s’useraient ni ne vieilliraient. Les démarches de prévention continuent trop souvent de s'adresser à une main-d'oeuvre implicitement supposée homogène, capable et disponible. Le rapport de l'IWH rappelle qu'il est urgent de concevoir des environnements de travail qui intègrent la diversité des âges, des capacités et des trajectoires, non comme une contrainte, mais comme une donnée de base.

Impacts climatiques : une transition qui s'impose dans nos quotidiens

La crise climatique génère des risques professionnels bien documentés : exposition prolongée à la chaleur extrême, dégradation de la qualité de l'air, émergence de nouvelles maladies à transmission vectorielle, traumatismes liés aux catastrophes. Elle crée également de nouveaux secteurs d'emploi à hauts risques dont les normes de sécurité restent à construire.

Il faut ici lever une ambiguïté persistante : la transition écologique n'est pas un enjeu philanthropique ni un argument de marketing institutionnel. Elle s'impose dans les quotidiens professionnels avec une brutalité croissante. Les travailleurs de l'agriculture, du BTP et des services d'urgence sont en première ligne. L'écoanxiété, dont les effets sur la santé mentale commencent à être mesurés, traverse l'ensemble des secteurs. Intégrer la résilience climatique dans les démarches de QVCT n'est plus une option prospective : c'est une nécessité opérationnelle.

Changements algorithmiques et IA générative

L'IA générative n'est plus une technologie émergente à surveiller de loin. Elle est déjà là, dans les outils de rédaction, de diagnostic, de gestion des ressources humaines, d’attribution du travail et de surveillance de la productivité. Le rapport de l'IWH décrit un horizon où elle redéfinit les rôles professionnels et les relations de travail, et pose des questions inédites en matière de responsabilité : si un accident est causé par un humain augmenté par l'IA, à qui incombe la faute ?

L’avènement de l’IA constitue également un enjeu de démocratie au travail. Dans de nombreux environnements de travail, l’IA est imposée sans concertation en dépit de ses incidences sur le contenu du travail et sur l’emploi. C’est le cas dans de nombreuses entreprises privées, mais aussi d’administrations comme l’éducation nationale ou l’enseignement supérieur.

L'AI Act européen constitue une avancée réglementaire réelle, mais il serait illusoire d'y voir une réponse suffisante à l'ampleur du phénomène.Que l’on soit pour ou contre l'IA au travail, la question est désormais comment faire avec, et avec quelle IA. Cela suppose une réflexion sérieuse et outillée sur l'évaluation de ses impacts psychosociaux, organisationnels et éthiques, et sur les moyens humains et techniques dédiés à la régulation de ses usages, de son fonctionnement et de ses biais. Les professionnels de la QVCT et de la SST ont vocation à peser dans ce débat, dès aujourd'hui.

La hausse de l'isolement : le travail comme espace pour faire corps

Dans l'Union européenne, environ 57 % des jeunes de 18 à 35 ans déclarent se sentir seuls ou très seuls. La fragmentation des collectifs de travail, accélérée par les modes hybrides et le travail à distance ou les nouvelles formes de travail non salarié et atomisé, ne fait qu'amplifier ce phénomène. Le rapport souligne que la santé mentale pourrait devenir un indicateur central de la sécurité au travail, redéfinissant en profondeur les obligations des employeurs.

Au-delà des réponses souvent convoquées en pareil cas – espaces de convivialité, animations d'équipe et rituels de cohésion – c'est une fonction plus fondamentale du travail qui est ici en jeu. Le travail n'est pas seulement un lieu de production : c'est un espace où se construisent des identités collectives, des solidarités et des appartenances. Quand cet espace se délite ou se virtualise, c'est un tissu anthropologique qui s'effiloche. Les démarches QVCT qui prennent au sérieux la qualité des liens de travail, et non seulement leur fonctionnalité, répondent à un besoin humain fondamental que les dynamiques sociales actuelles rendent plus urgent que jamais.

La montée de l'hostilité : l'organisation n'est pas hermétique au monde

L'intensification des tensions géopolitiques, la guerre de l'information, la polarisation des opinions décrivent un monde où les conflits débordent largement le champ militaire pour envahir les sphères socioéconomique, numérique et culturelle. Les répercussions sur les organisations sont réelles : cyberattaques, volatilité économique, stress et précarisation des travailleurs exposés à des chaînes d'approvisionnement fragilisées.

Il est illusoire pour une organisation de se revendiquer apolitique pour s'exonérer de ces questions. Les antagonismes qui traversent la sphère sociale s'invitent inévitablement dans les collectifs de travail de diverses façons : polarisation des valeurs, radicalisation du discours, conflits idéologiques entre collègues, méfiance envers les institutions internes, ou clanisme selon les opinions réelles ou supposées…

Prétendre que l'entreprise est un espace neutre où ces tensions n'ont pas droit de cité, c'est non seulement nier une réalité documentée, mais se priver des outils pour la gérer. Ces dynamiques affectent concrètement le travail, la cohésion des équipes et la santé des travailleurs, et méritent à ce titre d'être intégrées dans les démarches de prévention.

La précarité : sans prise en compte des vulnérabilités, la prévention a peu de sens

Le rapport de l'IWH dresse un tableau saisissant de la situation canadienne : la moitié de la population éprouve des difficultés à boucler les fins de mois, près d'un quart des résidents ne peuvent pas se nourrir suffisamment. La précarité économique s'y installe comme toile de fond permanente de la vie des travailleurs.

Ce tableau concorde avec les réalités françaises. Selon les données de l'INSEE, environ un travailleur sur dix est en situation de pauvreté laborieuse – c'est-à-dire occupant un emploi tout en disposant de revenus inférieurs au seuil de pauvreté – en France, une réalité dont les effets sur la santé au travail restent largement sous-évalués dans les politiques de prévention. De nombreux travaux de recherche établissent pourtant un lien robuste entre précarité et dégradation de la santé professionnelle : les inaptitudes au travail, les situations de handicap acquis et l'usure professionnelle touchent très majoritairement des publics précaires. La prévention des risques professionnels qui s'adresse à des individus sans tenir compte de leurs vulnérabilités sociales, économiques et sanitaires ne fait qu'effleurer la surface. Sans une réflexion qui connecte les enjeux de santé au travail aux déterminants sociaux de la santé, elle risque de reproduire les inégalités qu'elle prétend réduire.

La QVCT au cœur de la stratégie : une légitimité à revendiquer

Le rapport se conclut sur plusieurs recommandations convergentes : l'inclusion comme boussole, la collaboration intersectorielle comme méthode, l'adoption éthique de la technologie comme condition. Elles dessinent toutes une même exigence : anticiper plutôt que réparer.

C'est précisément là que se joue, pour les parties prenantes de la QVCT, un enjeu de positionnement majeur. Trop longtemps cantonnée à une fonction corrective ou accessoire, intervenant en aval pour atténuer les effets de décisions organisationnelles prises sans elle, la discipline doit aujourd'hui revendiquer pleinement sa légitimité à intégrer la réflexion stratégique des organisations. Les sept tendances identifiées par l'IWH ne sont pas des aléas externes à gérer après coup : elles sont des paramètres structurants qui appellent une anticipation inscrite dans la gouvernance même des organisations. La QVCT n'est plus un enjeu périphérique. Elle est, ou devrait être, une composante à part entière de la stratégie organisationnelle, au même titre que la performance économique, la transformation digitale ou la transition écologique, avec lesquelles elle entretient des liens indissociables.

Une leçon de méthode que la France devrait méditer

Il faut enfin souligner deux qualités du rapport qui méritent d'être relevées pour elles-mêmes. La première est la qualité de sa vulgarisation : dense sans être hermétique, ancré dans la recherche sans sacrifier la lisibilité, il offre un exemple rare de ce que peut produire un exercice de prospective conduit avec rigueur et accessibilité. La seconde est son approche résolument pluridisciplinaire : psychologues, ergonomes, épidémiologistes, juristes, spécialistes des politiques publiques y participent conjointement, et la diversité des regards y est une méthode, pas un ornement.

Force est de constater qu'en France, de tels exercices restent rares. Notre paysage académique et institutionnel peine encore à se livrer à des prospectives de cette nature, associant au sein d'un même collectif de travail des disciplines qui s'ignorent trop souvent, et dont les résultats seraient suffisamment accessibles pour alimenter un véritable débat social. C'est pourtant une nécessité. La santé au travail et la QVCT ne sont réductibles à aucune discipline en particulier : elles sont par nature à l'intersection des nombreuses disciplines dont les humanités, la médecine, les sciences de l’information ou de l’ingénieur. La recherche dans ce champ a une responsabilité qui dépasse ses cloisons disciplinaires : celle d'offrir à la société les outils intellectuels accessibles pour penser collectivement l'avenir du travail avant que cet avenir ne s'impose à elle.

Référence : Santé et travail en 2040, Institute for Work & Health, janvier 2026

Fadi Joseph LAHIANI

Psychologue du travail et des organisations, Président d’AD CONSEIL

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