Le smartphone au travail, bienfait ou fléau ?

8 Juin, 2021
smartphone au travail

Les smartphones font partie intégrante de notre vie quotidienne. 77 % des français[1] déclarent en posséder un selon l’ARCEP (Autorité de Régulation des Communications Électroniques, des Postes et de la distribution de la Presse). Ils facilitent le quotidien en permettant de communiquer, de se divertir, de se tenir informé de l’actualité, et même d’effectuer un paiement, tout cela en temps réel. Si son utilisation semble simplifier le quotidien dans divers domaines de vie, ce n’est pas forcément le cas en contexte de travail.

L’utilisation du smartphone personnel au travail

Afin de comprendre pourquoi l’usage du smartphone en contexte de travail peut devenir problématique, il est nécessaire d’appréhender la théorie des limites, développée par Blake Ashforth et ses collègues, chercheurs américains en psychologie du travail. Selon cette théorie, les conflits entre les domaines privés et professionnels correspondent à une accumulation d’évènements débordant d’un domaine à l’autre. Par exemple, un appel de l’employeur le soir ou le weekend peut constituer un débordement du domaine professionnel sur le domaine privé, alors qu’un appel d’un membre de la famille pendant la journée de travail peut constituer un débordement de la vie privée sur la vie professionnelle.

Les individus sont plus ou moins dérangés par ces débordements, selon qu’ils préfèrent observer une séparation stricte entre les domaines privé et professionnel, ou qu’ils préfèrent pouvoir gérer les deux domaines simultanément, de manière moins segmentée.

L’usage du smartphone à des fins personnelles est lui aussi vécu différemment selon les individus. Selon Daantje Derks et ses collègues, professeurs de psychologie à l’Université Erasmus de Rotterdam, la prédominance de l’un des domaines dans la vie du salarié est à l’origine des conséquences variables de ces interruptions sur les individus. En effet, si le domaine du travail est central pour une personne, c’est-à-dire qu’elle s’identifie particulièrement à son rôle professionnel, elle risque alors de ressentir les interruptions liées à la vie privée via son smartphone de manière plus négative qu’une personne donnant davantage d’importance au domaine privé.

Smartphones au travail : quels impacts pour les professionnels et leurs employeurs ?

L’usage privé du smartphone en contexte de travail transgresse les frontières entre les domaines privé et professionnel, ce qui a des conséquences sur la santé des individus et peut notamment impacter leur fonctionnement émotionnel. Daantje Derks et ses collègues néerlandais ont, par exemple, mis en évidence que plus l’usage du smartphone à titre personnel est intensif, plus les salariés ressentent de l’épuisement émotionnel à la fin de la journée de travail. En effet, ces interruptions génèrent de l’épuisement émotionnel chez les salariés car elles favorisent l’apparition d’émotions négatives telles que l’irritabilité,  ou l’anxiété, et réduisent les opportunités de récupération du salarié puisque les temps de pause sont consacrés à penser à ces sollicitations extérieures. Selon ces mêmes chercheurs, l’interruption générée par l’utilisation du smartphone est d’autant plus problématique lorsque la consultation du smartphone concerne un événement négatif (par exemple, problème lié au domaine privé, message déplaisant, actualité préoccupante).

De plus, Daantje Derks et ses collègues mentionnent dans leur étude que l’utilisation excessive du smartphone personnel en contexte de travail peut impacter le fonctionnement cognitif des salariés, et notamment leur concentration et leur attention dans l’exercice de leurs fonctions. En effet, ces interruptions leur demandent de déplacer rapidement leur attention vers le domaine privé, puis de se concentrer à nouveau sur le domaine professionnel, tout en devant rattraper le temps perdu à cause de l’interruption. L’effort nécessaire pour déplacer son attention d’un domaine à l’autre est coûteux en ressources psychologiques et en temps pour le salarié. Cela nuit à la productivité des individus, qui peuvent alors avoir des difficultés à terminer leurs tâches.

À l’inverse, l’usage du smartphone personnel en contexte de travail permet, chez certains individus pour qui la vie privée est centrale, un meilleur équilibre entre la vie privée et la vie professionnelle. Par exemple, Seok Kang et Jaemin Jung, chercheurs coréens en communication et management des médias, ont mis en évidence que les smartphones offrent la possibilité d’entretenir des relations personnelles et créent ainsi, chez les salariés, un sentiment d’appartenance sociale avec leurs proches. Selon Diana Rieger et ses collègues, chercheurs allemands en psychologie des médias, cette utilisation du smartphone à des fins personnelles offre également aux salariés, lors de micro-pauses, une augmentation du sentiment de contrôle. Celui-ci permet aux individus de mieux récupérer leur énergie cognitive et ainsi d’être plus performants.

Quelles solutions pour limiter l’usage problématique du smartphone ?

Afin de réduire les effets négatifs de l’usage du smartphone au travail, quelques solutions peuvent être envisagées. Tout d’abord, interdire totalement l’usage du smartphone pourrait être contreproductif, et surtout illégal en vertu de l’article L1121-1 du Code du Travail concernant les libertés individuelles. Seuls certains cas peuvent faire l’objet d’une réglementation de l’usage du smartphone au travail, comme par exemple, lorsque la sécurité du salarié est en jeu. De plus, couper les salariés de leur contact avec le domaine privé engendrerait probablement du stress, et pourrait être dommageable pour leur équilibre entre vie privée et vie professionnelle.

Par ailleurs, à l’heure où les salariés sont à la recherche d’environnements de travail leur permettant de concilier au mieux leur vie privée et leur vie professionnelle, les couper du domaine privé en restreignant l’usage du smartphone donnerait probablement un sentiment de frustration aux salariés. Instaurer des périodes “sans interruption” (c’est-à-dire sans smartphone), sur des créneaux décidés par le salarié et en particulier pendant les périodes où la charge de travail est la plus élevée, pourrait être une solution plus envisageable.

Afin de limiter l’usage du smartphone au travail, les organisations pourraient également valoriser des normes encourageant un usage raisonné de ce dernier, uniquement lors de pauses par exemple. En effet, selon Daantje Derks et ses collègues (2015), la culture organisationnelle et les normes présentes dans l’environnement de travail peuvent rendre l’usage du smartphone en contexte de travail toléré. Plus précisément, la tendance d’une personne à réagir aux sollicitations du domaine privé en contexte de travail est plus ou moins influencée par les attitudes de ses collègues et de son supérieur vis-à-vis de l’utilisation du smartphone à des fins personnelles. Autrement dit, un salarié utilise plus facilement son smartphone privé au travail lorsqu’il voit que ses collègues et son supérieur l’utilisent également, ou, tout au moins, qu’ils tolèrent cette utilisation.

Des actions de sensibilisation à l’impact que peut avoir l’usage du smartphone personnel au travail pourraient également être proposées. Ces sensibilisations pourraient souligner les bienfaits d’un usage raisonné du smartphone en contexte de travail et proposer l’apprentissage de stratégies de gestion des limites entre vie privée et professionnelle, afin de promouvoir les moments de récupération, la concentration au travail, et une collaboration efficace dans l’entreprise.

Très concrètement, les professionnels pourraient s’imposer des plages de déconnexion et configurer leur smartphone privé afin qu’ils ne puissent recevoir que les notifications urgentes (par exemple, désactiver les notifications liées aux réseaux sociaux ou aux actualités). Conjointement, les managers pourraient informer leurs équipes des bonnes pratiques liées à l’usage du smartphone privé au travail et faire preuve d’exemplarité dans la mise en place de celles-ci.

[1] Dans ce texte, l’usage du genre masculin n’est pas utilisé pour discriminer et accréditer sa neutralité, mais uniquement pour alléger le texte.

Quelques références :

Ashforth, B. E., Kreiner, G. E., & Fugate, M. (2000). All in a day’s work: Boundaries and micro role transitions. Academy of Management Review, 25, 472–491

Derks, D., Bakker, A. B., & Gorgievski, M. (2021). Private smartphone use during worktime: A diary study on the unexplored costs of integrating the work and family domains. Computers in Human Behavior, 114, 106530.

Derks, D., van Duin, D., Tims, M., & Bakker, A. B. (2015). Smartphone use and work–home interference: The moderating role of social norms and employee work engagement. Journal of Occupational and Organizational Psychology, 88(1), 155-177.

Kang, S. & Jung, J. (2014). Mobile communication for human needs: A comparison of smartphone use between the US and Korea. Computers in Human Behavior, 35, 376–387.

Rieger, D., Hefner, D., & Vorderer, P. (2017). Mobile recovery? The impact of smartphone use on recovery experiences in waiting situations. Mobile Media & Communication, 5, 161–177.

 

Les auteures :

Agonita SHALA


Agonita SHALA
est étudiante en Master 2 de Psychologie Sociale du Travail et des Organisations à l’Université de Reims Champagne-Ardenne. Agonita a pour aspiration de devenir psychologue du travail et souhaiterait intégrer un cabinet de conseil spécialisé dans la promotion de la qualité de vie au travail et la prévention des risques psychosociaux.

 

Léa MASSENET-VALAC


Léa MASSENET-VALAC
est étudiante en dernière année de Master de psychologie sociale, du travail, et des organisations à l’Université de Reims Champagne Ardenne. Elle s’intéresse particulièrement aux nouvelles technologies et à la qualité de vie au travail.

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