La pleine conscience : effet de mode ou pratique durable ?

22 Juin, 2021
pleine conscience

La méditation de pleine conscience est une technique de méditation qui tient ses origines des traditions bouddhistes. Elle vise l’atteinte d’un état de pleine conscience, aussi appelé mindfulness. Depuis quelques années, nombre d’employeurs ont mis en place ces temps de méditation sur le temps de travail comme un moyen de promouvoir le bien-être de leurs salariés. Mais à quoi renvoie cette pratique ? Quels sont ses bénéfices au niveau individuel ? Au niveau organisationnel ? Et comment les managers peuvent-ils favoriser cet état de pleine conscience ? Cet article se propose d’apporter quelques éléments de réponse.

Qu’est-ce que la pleine conscience ?

La pleine conscience est un état dans lequel les individus portent leur attention à l’instant présent sans ressasser le passé ni se projeter vers l’avenir. Il s’agit d’être présent à l’expérience du moment qui est en train de se vivre, sans filtre (les individus acceptent leurs pensées, leurs émotions telles qu’elles viennent, sans les analyser), de manière non jugeante (les individus ne cataloguent pas leurs expériences comme étant fondamentalement bonnes ou mauvaises, désirables ou non), et sans attente (les individus n’attendent pas que quelque chose de précis arrive ou se passe).

Selon Brown et Ryan, chercheurs américains en psychologie à l’université de Rochester, chaque personne a cette capacité de pleine conscience mais avec une force qui varie selon les situations. Par exemple, si l’attention peut être complétement focalisée lorsqu’il s’agit d’admirer un beau paysage, dans d’autres situations les choses peuvent être faites sans y porter beaucoup d’attention, comme lorsqu’il s’agit de faire les courses. Par ailleurs, Hülsheger et ses collaborateurs, chercheurs en psychologie à l’université de Maastricht aux Pays-Bas, ont montré que les personnes peuvent être plus ou moins naturellement enclines à l’état de pleine conscience en fonction de leur éducation ou de leurs expériences. Par exemple, on peut imaginer qu’un photographe ayant l’expérience d’être à l’affut des belles choses sera plus enclin à la pleine conscience qu’un secouriste à qui il est demandé d’agir dans l’urgence. Mais les personnes peuvent également développer la pleine conscience en l’entraînant grâce à la pratique régulière de la méditation. En effet, selon certains praticiens, il est recommandé de pratiquer la pleine conscience dans l’idéal entre 10 et 20 minutes chaque jour afin d’en constater ses bénéfices.

Que les personnes y soient entraînées ou non, Hülsheger et ses collaborateurs ont également montré que l’état de pleine conscience peut varier au cours d’une journée, selon l’activité dans laquelle on s’engage, y compris en contexte de travail. Ainsi lorsque les professionnels réalisent des tâches de manière automatique, ils ne se trouvent pas dans un état de pleine conscience puisqu’il s’agit d’actions qu’ils réalisent sans y prêter attention. À l’inverse, ils peuvent réaliser des tâches en focalisant toute leur attention au moment présent, sans filtre, sans jugement et sans attente.

Qu’il résulte de prédispositions personnelles et/ou d’une pratique régulière, l’état de pleine conscience change la manière de vivre les événements.

 

Quels sont les bénéfices de la pleine conscience pour les salariés ?

Ces mêmes chercheurs de l’Université de Maastricht ont montré que l’état de pleine conscience, qu’il soit cultivé par l’entraînement ou résulte d’une pré-disposition individuelle, aurait des implications dans la diminution du burnout et l’augmentation de la satisfaction et de l’engagement au travail. En effet, en aidant les individus à prendre du recul et à mettre à distance leurs pensées et leurs émotions négatives, l’état de pleine conscience les prémunit de l’épuisement émotionnel puisqu’ils observent plus objectivement les événements et s’abstiennent d’en faire une évaluation négative. Dans le même esprit, les salariés évaluent plus positivement une situation professionnelle qui pourrait être jugée stressante par d’autres, ce qui entraine une plus grande satisfaction au travail.

Par ailleurs, le Dr Jon Kabat-Zinn, professeur américain et pionnier d’un programme de réduction du stress basé sur la pratique de la pleine conscience, souligne que l’état de pleine conscience permet de réduire le stress car il permet de ne pas se laisser submerger par les émotions en les mettant à distance.

L’individu prend conscience que ses émotions et ses pensées sont fugaces, éphémères, et qu’il n’y a donc pas lieu de se laisser absorber par elles. Ainsi il ne réagit plus de manière automatique face au stress. De plus, l’état de pleine conscience permet de re-considérer les événements stressants pour les percevoir comme moins menaçants et davantage contrôlables. Grâce à cet état, l’individu évite les ruminations, met à distance le stress ; il y fait face plutôt que de le subir. Il se remet ainsi plus rapidement d’une situation stressante, réduisant ainsi la probabilité de subir un stress chronique.

Enfin, Anja Olafsen, chercheuse norvégienne en psychologie à l’Université d’Oslo, a montré que l’état de pleine conscience est associé à une augmentation du bien-être subjectif. En effet, l’état de pleine conscience permet d’évaluer les évènements de manière plus objective, dédramatisée et de réguler plus efficacement ses émotions, ses sentiments et ses réactions, favorisant ainsi le bien-être. A l’inverse, cette chercheuse a montré que l’état de pleine conscience permet de diminuer le risque de burnout (épuisement professionnel). La pleine conscience permet en effet de mieux faire face aux situations difficiles et stressantes. Elle favorise l’attention au moment présent et permet d’avoir un moment de réflexion pour identifier, voire développer les ressources nécessaires à la personne pour faire face à ces situations difficiles.

Cet état de pleine conscience renforce également la capacité à maintenir sérénité et équilibre mental face aux défis en favorisant une attention ouverte et non jugeante aux expériences actuelles, taxant ainsi moins les ressources émotionnelles des individus.

Quels sont les bénéfices de la pleine conscience pour les organisations ?

La recherche a montré que la pratique de la pleine conscience au travail permettait de diminuer les intentions de départ, de diminuer l’absentéisme et d’améliorer les performances. En effet, Anja Olafsen a montré que l’état de pleine conscience, parce qu’il implique une vigilance accrue et une focalisation sur l’instant présent lors de la réalisation du travail, permet d’effectuer les tâches avec plus d’efficacité et de concentration.

Selon Dane et Brummel, chercheurs américains en psychologie à l’Université de Rice et Tulsa, l’absentéisme et les intentions de turnover sont diminués par le fait que les individus qui pratiquent la pleine conscience ont le sentiment qu’il n’est pas nécessaire de quitter leur emploi pour vivre des expériences positives ou mettre à distance les expériences négatives dans leur vie professionnelle. En effet, les personnes en état de pleine conscience parviennent à canaliser et à gérer leurs émotions et leur ressentis potentiellement négatifs au travail.

Les entreprises qui cherchent à innover ou à mettre en place des changements organisationnels verront également la pleine conscience de leurs salariés comme un atout. Par exemple, Jon Kabat-Zinn a mis en évidence que l’état de pleine conscience permet une acceptation de l’innovation et du changement plutôt qu’une résistance car elle amène les individus à quitter leurs habitudes et leurs routines. L’état de pleine conscience permet de percevoir chaque jour comme une expérience nouvelle et de l’accueillir avec bienveillance. Ainsi, la pleine conscience ouvre l’esprit sur de nouvelles possibilités en permettant aux individus de faire preuve davantage de souplesse et d’objectivité. Elle favorise ainsi les capacités d’adaptation des individus.

Si la pleine conscience offre des bénéfices pour les organisations, il est important de rappeler que la pratique méditative individuelle ne saurait compenser des carences organisationnelles fortes. En revanche cette pratique trouve toute sa pertinence dans sa complémentarité avec les mesures de prévention collective mises en place par les organisations et les managers.

 

Comment les managers peuvent-ils favoriser l’état de pleine conscience ?

Proposer la pratique de la méditation pour développer l’état de pleine conscience ne doit pas servir d’alibi à l’organisation pour prétendre s’impliquer dans le bien-être des salariés mais elle doit s’inscrire dans une démarche plus globale d’amélioration de la qualité de vie au travail.

En effet, Anja Olafsen a montré que l’état de pleine conscience est favorisé dans les entreprises où les salariés se sentent soutenus et où les managers font preuve d’écoute active. Autrement dit, il existe des conditions organisationnelles plus ou moins propices à l’état de pleine conscience. Lorsque cela est possible, il serait donc bénéfique d’offrir des possibilités de choix, de participation, de prise d’initiative aux salariés, afin de leur donner les ressources nécessaires pour accéder à l’état de pleine conscience.

Nous suggérons que les managers pourraient s’entraîner, eux aussi, à atteindre un état de pleine conscience, à condition que cette démarche leur convienne. En effet, la méditation serait un moyen parmi d’autres de voir avec plus de clarté l’effet de ses pratiques managériales et d’influencer positivement ses équipes. En prenant du recul, en n’agissant pas sous stress ou de manière automatique et en étant attentif à son management, le manager pourrait ainsi adopter des pratiques managériales favorables au bien-être de ses équipes et au sien.

Pour conclure

La pratique de la pleine conscience est régulièrement évoquée dans les médias, pouvant laisser croire à un effet de mode. Pourtant, utilisée en contexte de travail, elle procure des avantages réels sur le long terme tant pour les individus que pour les organisations qui les adoptent.

Néanmoins, il est fondamental que les motivations pour lesquelles une organisation instaure de telles pratiques soient ancrées dans une approche globale d’amélioration de la qualité de vie au travail. Il est également important d’être vigilant à la manière dont la pratique de la pleine conscience est mise en place au sein de l’organisation : il est essentiel qu’il y ait une véritable demande – ou à minima une volonté d’essayer – de la part des salarié.es et que l’environnement physique de travail soit propice à cette pratique. En effet, il importe que la pratique de la pleine conscience soit basée sur le volontariat et que le lieu de pratique soit aménagé de manière à favoriser l’entrainement à la pleine conscience.

Enfin, il est primordial pour les organisations de comprendre que la pratique de la pleine conscience peut ne pas convenir, ou même ne pas suffire à tous, et donc de prévoir d’autres moyens pour préserver et améliorer le bien-être de leurs salariés.

Quoiqu’il en soit, c’est en complémentarité avec les mesures de prévention collective que la pratique méditative trouve toute sa pertinence dans les organisations.

 

Quelques références

Brown, K. W., & Ryan, R. M. (2003). The benefits of being present: Mindfulness and its role in psychological well-being. Journal of Personality and Social Psychology, 84(4), 822–848. doi :10.1037/0022-3514.84.4.822

Dane, E., & Brummel, B. J. (2013). Examining workplace mindfulness and its relations to job performance and turnover intention. Human Relations, 67(1), 105–128.doi :10.1177/0018726713487753

Hülsheger, U. R., Alberts, H. J. E. M., Feinholdt, A., & Lang, J. W. B. (2013). Benefits of mindfulness at work: The role of mindfulness in emotion regulation, emotional exhaustion, and job satisfaction. Journal of Applied Psychology, 98(2), 310–325. doi:10.1037/a0031313

Kabat-Zinn, J., & Maskens, C. (2012). Au coeur de la tourmente, la pleine conscience. Berchem, Belgique : De Boeck.

Olafsen, A. H. (2016). The implications of need-satisfying work climates on state mindfulness in a longitudinal analysis of work outcomes. Motivation and Emotion, 41(1), 22–37. doi :10.1007/s11031-016-9592-4

 

Les auteures :


Alice Martinet
, finalise son cursus en psychologie sociale, du travail et des organisations à l’Université de Reims Champagne Ardenne. Suite à un parcours professionnel dans le milieu agricole, elle envisage d’accompagner les entreprises de ce milieu pour un développement de la qualité de vie au travail.

 

Mélanie Pieltin

Mélanie Pieltin, étudiante en Master II de Psychologie Sociale du Travail et des Organisations à l’Université de Reims Champagne-Ardenne. Mélanie aspire à devenir psychologue du travail intervenant auprès des entreprises afin d’améliorer la qualité de vie au travail des salariés et les pratiques managériales.

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