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L’entreprise digitale : entre promesses et réalités – Partie 1/2 : Le métaverse

17 Mai, 2022

L’annoncée quatrième génération d’Internet est présentée comme une infrastructure interconnectée et auto-apprenante, la robotique, l’intelligence artificielle et l’Internet des objets. Internet devient une « commodité de base comme l’électricité et l’eau potable ». A l’avènement du web 4.0 s’ajoute l’arrivée du métaverse qui ambitionne de virtualiser nos environnements et nos interactions. Ces évolutions technologiques vont profondément remodeler notre façon de travailler. Cette série d’articles permet d’appréhender ces transformations et met en discussion leurs impacts et les enjeux de régulation qui en découlent.

Ce premier article est consacré au métaverse, un ensemble de solutions visant à virtualiser nos environnements de travail.

La course à la virtualisation du travail

En août 2021, Facebook a annoncé le lancement de son application Horizon Workrooms, un espace de réunion virtuel où les travailleurs peuvent discuter en réalité virtuelle (VR) sous la forme d’un avatar. Développé par Facebook Reality Labs, Horizon Workrooms serait disponible depuis un ordinateur par appel vidéo.

Pour se plonger dans Workooms il faudra s’équiper la dernière version du casque Oculus Quest 2 vendu actuellement entre 400 et 450 euros. Outre son prix, son poids de près d’un demi-kilo et sa production de chaleur peuvent rendre l’expérience pénible dans la durée.

Selon ses concepteurs, Workrooms offre tout d’abord la possibilité de créer son « environnement personnel ». Ce système se rapproche davantage de la réalité augmentée que de la réalité virtuelle puisqu’il faut au préalable synchroniser son espace de travail : son clavier, son ordinateur, sa souris. L’ensemble doit ensuite être intégré dans l’environnement de Facebook. Il est tout à fait possible alors de continuer nos tâches sur son ordinateur directement dans Workrooms grâce à un programme qui fonctionne sous Windows 10 et macOS X. En matière de sécurité, Facebook s’engage via une charte de confidentialité à n’user d’aucunes de nos données partagées dans un but publicitaire et s’interdit l’accès aux fichier de l’utilisateur sans autorisation.

Après la création de l’espace personnel vient la création de la salle de travail qui peut accueillir jusqu’à 16 avatars en réalité virtuelle en plus de trente-quatre personnes en appel vidéo classique (sans porter de casque). Dans cet espace, il est possible de se déplacer devant un tableau blanc pour annoter des idées ou partager des documents. Dans la version beta de Workrooms, les mouvements ne sont pour le moment pas libres. On ne peut se déplacer que dans des zones prédéterminées : devant ce fameux tableau ou sur les différents sièges. L’audio étant spatialisé comme dans la vie réelle, les utilisateurs peuvent savoir où ils se situent les uns par rapport aux autres grâce à la perception du son.

Microsoft a annoncé de son côté le lancement imminent de sa solution Mesh accessible grâce à son casque HoloLens. Son intégration à Teams devrait être opérationnelle au 1er semestre 2022. Comme Workrooms de Facebook, il ambitionne de réunir les collaborateurs dans un environnement de travail virtuel.

De son côté Apple travaillerait également sur la commercialisation d’un casque de réalité virtuelle, support de son propre métaverse. Connu pour privilégier l’expérience client le casque Apple serait plus léger et plus ergonomique que ceux de ses concurrents mais également bien plus coûteux.

Cette course vers la virtualisation du travail traduit le pari que font l’ensemble des GAFA, et dans leur sillage des milliers de firmes de la tech : dans quelques années, le travail s’opèrera en grande partie dans un environnement virtuel immersif : le métaverse.

Dans une étude publiée en mars 2022, l’agence Sortlist estime que 68 % des entreprises concernées prédisent un essort du métaverse dans les 5 prochaines années.

A quoi sert le métaverse au travail ?

Aux yeux de ses pormoteurs, le métaverse offre des possibilités indéniables pour réinventer le travail à distance. Il permettrait ainsi un télétravail plus immersif, une expérience de collaboration enrichie ou encore la virtualisation de formations techniques nécessitant des manipulations et des gestes précis sans recours à un plateau technique coûteux.

Le métaverse pourrait également changer notre manière de recruter. Certains concepteurs travaillent ainsi sur des mises en situation réalistes que l’on pourrait soumettre aux candidats pour évaluer leurs compétences dans un contexte proche de la réalité.

Par rapport au télétravail, le métaverse promet des interactions plus riches et plus faciles. Les avatars qui nous incarnent dans l’espace de travail virtuel sont censés permettre une réelle fluidité dans les échanges. Ils nous permettront par exemple de reproduire les gestes pour ponctuer nos phrases, de lever la main pour prendre la parole, ou de nous tourner vers nos interlocuteurs lorsque nous nous adressons à eux. De plus leur aspect cartoonesque ferait gagner les échanges professionnels en familiarité et rendrait plus ludique l’expérience de communication.

Anticiper les écueils et réguler le métaverse au travail

Les avantages et les gains que promettent les concepteurs de solutions pour le métaverse ne doivent pas nous faire oublier les nombreux questionnements d’ordre juridique, sanitaire ou éthique qu’il soulève.

Les limites de la version bêta de Workrooms symbolise un premier écueil du métaverse : ce qui est présenté comme une copie virtuelle du réel où tout devient possible est en réalité une application immersive où les degrés de liberté de la personne sont limités par l’algorithme qui simule un environnement de travail. Les réactions comportementales et émotionnelles d’un client virtuel dans le cadre d’une simulation de vente seront ainsi prédéterminées par le programme, tout comme les gestes qu’un opérateur pourra s’autoriser dans une simulation de process industriel.

Le métaverse ne virtualise pas le réel : il en reproduit un erzatz simplifié où les degrés de liberté sont infiniment plus restreints que le nombre infini de possibilités qu’offre la réalité du travail. Le fait que la latitude décisionnelle offerte à l’utilisateur du métaverse soit limitée pose un réel questionnement éthique. Contrairement à un jeu vidéo où l’utilisateur est consentant, conscient et adhérent au cadre contraint qui lui est offert, le travailleur est projeté dans un espace virtuel où il est privé d’une part significative de ses marges de manœuvre : gestes, réactions naturelles, ajustements au regard des attitudes de son interlocuteur, etc.

Dans le monde réel, l’absence d’autonomie est associée aux risques psychosociaux et peut impacter la santé. Qu’en sera-t-il dans un environnement de travail virtuel où les gestes qui nous sont permis, les émotions que nous pouvons exprimer et la latitude décisionnelle qui nous est accordée sont prédéterminés par un code ?

S’immerger dans le métaverse implique par ailleurs la connexion du corps humain à de multiples capteurs sous-tendant la perception de l’environnement virtuel immersif. Ces capteurs permettent à l’interface homme-machine d’interagir avec l’utilisateur grâce à l’analyse en temps d’une multitude de feed-backs permettant de comprendre ses intentions, ses émotions et ses réactions.

L’accès à ces données et leur analyse grâce aux algorithmes dopés à l’IA et aux neurosciences permet d’alimenter des scénarios virtuels tenant compte de nos schémas comportementaux et de nos failles émotionnelles.

Le recours à des retours haptiques, ces stimuli produits par l’interface homme-machine (vibrations, flashs, sons, etc.) permet par ailleurs de renforcer des circuits neuronaux et de faire du métaverse une potentielle technologie de conditionnement. Il est par exemple tout à fait possible d’imaginer une solution renvoyant un feed-back désagréable (vibration, signal lumineux, bruit, etc.) à l’utilisateur dès qu’il réalise un geste que la solution juge superflu dans une perspective de productivité.

En somme, le métaverse permet potentiellement de passer d’une réalité où la situation de travail ou d’apprentissage est fondée sur la contrainte volontaire à une situation où le volontarisme est de façade tandis que s’opère un conditionnement invisible nourri par l’IA.

Rien sur le plan juridique n’empêche aujourd’hui le recours au métaverse dans cette perspective.

La virtualisation des personnes sous la forme d’avatars aux traits infantiles crée en outre une expérience faussement ludifiée du travail. Elle renforce le déjà très décrié « greatwashing » où la bonne humeur forcée et l’injonction au positivisme gomme les aspérités naturelles et utiles à une régulation saine des collectifs. Là aussi, l’expression d’émotions devient tributaire de la palette de réactions prévue par l’algorithme qui peut brider l’expression de difficultés ou de réactions négatives. La virtualisation et la ludification des interactions peut également laisser craindre l’instauration d’une distance et une absence de confrontation directe facilitant les décisions managériales brutales. Ces dernières se sont déjà multipliées lors de la crise sanitaire du fait de la généralisation du travail à distance. Il est raisonnable de penser que le métaverse renforcera cette tendance.

Enfin, il est nécessaire de rappeler que la virtualisation massive des environnements de travail repose sur une puissance de calcul et des capacités de stockage gigantesques. Aujourd’hui déjà, l’impact écologique de la numérisation est énorme. Dans une étude basée sur des données de 2019,  le collectif GreenIT qui milite pour la sobriété numérique a démontré que l’impact du numérique représentait 4,2 % de la consommation d’énergies primaires et était responsable de 3,8 % des émissions de gaz à effet de serre.

Le recours massif à des technologies de virtualisation impliquant une croissance exponentielle de la puissance de calcul et des capacités de stockage équivaut à une croissance équivalente de cet impact. Dès lors, il est légitime de mettre en débat le rapport bénéfice – risque du métaverse. Les promesses de la virtualisation du travail valent-elles l’impact qui en résultera ? La question mérite pour le moins d’être posée.

En conclusion, malgré les opportunités qu’il promet, le métaverse et ses applications professionnelles posent de nombreuses questions. Sans tomber dans la technophobie en appelant à l’exclure, il est important de ne pas laisser à ses seuls concepteurs le choix de la place qu’il prendra dans notre vie au travail. Le métaverse pose des défis en matière de droit, de santé au travail, d’éthique et d’écologie. Il appartient à toutes les parties prenantes de les mettre en débat afin de créer un cadre démocratique et transparent de régulation, préservant l’intégrité des individus et l’intérêt général.

 

Les auteur.es :

  • Clémence DEPRESLE, apprentie journaliste d’entreprise pour le Blog QVT
  • Fadi Joseph LAHIANI, psychologue du travail et des organisations

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