Pendant l’épidémie de COVID-19, le Blog QVT s’ouvre aux professionnels exposés afin de leur permettre de partager leur réalité au travail et d’en tirer d’éventuels premiers enseignements.

Aujourd’hui, nous partageons le témoignage de Pénélope*, aide-soignante dans un EHPAD en Bretagne. Elle travaille en binôme avec une collègue en équipe de nuit. A deux, elles prennent en charge cinquante quatre résidents sur des plages de travail de 10 heures.

 Comment a débuté l’épidémie de COVID-19 dans votre établissement ?

C’est vers le 10 mars que nous avons commencé à en parler et à adopter certaines mesures comme les gestes barrières. L’établissement a été fermé au public peu de temps après.

Au début de l’épidémie, des patients âgés nous ont été transférés par les hôpitaux pour leur permettre de libérer des lits aux patients plus jeunes.

L’un de ces résidents transférés a développé des symptômes quelques jours plus tard. Nous avons par conséquent relevé les mesures de sécurité d’un cran en confinant les résidents.

Nous comptons à présent quatre cas de pathologies suspectes parmi nos résidents. Seuls deux d’entre eux ont été testés. Ils sont négatifs, mais nous sommes plusieurs à redouter les faux négatifs qui sont apparemment nombreux.

Qu’est-ce qui a changé dans vos pratiques professionnelles ?

Malheureusement, presque rien. Nous sommes amenées à réaliser les mêmes gestes professionnels avec quasiment le même équipement que d’habitude.

Au début de l’épidémie, nous avons été dotées d’un masque chirurgical toutes les quatre heures. La pénurie nous a rapidement contraints à fonctionner avec un masque par jour. Suite à un appel aux dons, des particuliers nous ont confectionné des masques artisanaux. Ils ont été distribués aux personnels ayant peu de contacts avec les résidents. Les masques chirurgicaux restent réservés aux personnel soignant.

Nous portons le même tablier partout et sommes en rupture de surblouses pour entrer en contact avec les résidents présentant des symptômes.

Le confinement est également très mal vécu par les résidents. Leur moral est très affecté et nos conditions de travail en deviennent d’autant plus difficiles.

Un de nos collègues a récemment développé des symptômes, mais nous ne savons pas encore s’il est positif.

Comment vivez-vous cette situation ?

Nous travaillons dans l’anxiété. Le fait que le confinement des résidents n’ait eu lieu qu’après l’apparition de symptômes chez l’un d’entre eux laisse supposer que l’infection a eu le temps de se propager.

Plusieurs mesures ou prises de position nous ont interpellées : la directrice affirmant que sa principale préoccupation était de ne pas faire la une des journaux par exemple. Ou encore la création d’une liste priorisant les résidents à qui des soins doivent être délivrés en priorité en cas d’infection généralisée.

Je ne peux pas concevoir de délivrer mes soins à certains résidents en en laissant d’autres mourir. Mon travail, c’est d’apporter des soins de qualité à chaque personne, quel que soit son état de santé ou de dépendance.

Nous avons également mal vécu certaines décisions, comme cette patiente que la direction a accepté de laisser repartir dans sa famille en dépit de la mesure de confinement actée la veille, de peur qu’elle ne «pète un câble ». Ces incohérences provoquent le doute et mettent à mal la confiance dans notre encadrement.

Plus récemment, l’infirmière coordonnatrice nous a expliqué que des résidents allaient certainement mourir, mais qu’il ne faudrait pas culpabiliser, même si nous étions forcément à l’origine de la contagion.

On nous a enfin informés que si les résidents tombaient malades, ils ne seraient pas hospitalisés.

Tous ces propos nous choquent et créent forcément un clivage entre nous et les encadrants.

Avez-vous bénéficié de formations ou d’accompagnements particuliers pour faire face à la situation ?

Non, aucune formation ne nous a été proposée. Nous continuons à travailler de la même façon que d’habitude.

Quelle a été la réaction de vos représentants du personnel, et du CHSCT notamment ?

A ce jour, je n’ai pas connaissance d’actions particulières de la part de nos représentants du personnel.

Comment vous projetez vous après l’épidémie ?

Aujourd’hui, il ne me semble pas possible de revenir à la normale. Un mur s’est créé entre les personnels et l’encadrement. Nous ressentons un manque de considération important, tant vis-à-vis de nous qu’envers les résidents.

Les flottements et le manque de préparation ont sérieusement entamé la confiance de l’équipe.

 

L’avis du blog QVT

Déjà en grande tension avant l’épidémie, les professionnels des EHPAD sont aujourd’hui dans une situation critique.

Ce témoignage met en lumière l’impréparation collective face à l’épidémie : le manque de matériel, de formation, les consignes floues.

Cette situation met en danger les professionnels et les résidents là où des mesures de prévention et d’accompagnement simples auraient eu un significatif, notamment au début de l’épidémie.

Les prises de positions managériales impactent également fortement les professionnels. Or, les directions sont elles-mêmes mise à l’épreuve et composent avec des injonctions contradictoires ou des directives floues de la part des tutelles. Il ne s’agit donc pas de les incriminer, mais de souligner l’importance de tirer des enseignements collectifs de la situation actuelle. L’intérêt d’un fonctionnement en format de cellule de crise permettant une véritable maîtrise de la communication et une réactivité dans la décision paraît essentiel dans des contextes d’exception comme celui que nous vivons. Il ne s’organise pas, mais s’apprend et se prépare.

Enfin, l’impact psychologique de la situation sur les professionnels est important. La situation qui nous est décrite est traumatogène. Elle peut impacter les professionnels et dégrader durablement les dynamiques collectives.

Il sera essentiel, même à postériori, de créer les espaces de retour sur expériences qui permettront de libérer la parole et de tirer des enseignements utiles de cette crise afin de lui conférer tant que faire se peut du sens.

 

(*) Le prénom a été modifié

Photo by Matthias Zomer from Pexels

 

 

 

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