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Arrêter de râler au travail : pour le meilleur ou pour le pire ?

Tiphaine HUYGHEBART   I   Chargée de R&D & Docteur en Psychologie   I   Avril 2018

Cette semaine, nous avons choisi de relayer ce podcast de l’émission « Grand bien vous fasse! », présentée par Ali Rebeihi le 18 avril 2018. Il y accueille Christine Lewicki et Emmanuelle Nave, co-auteures du livre “J’arrête de râler au boulot”, paru aux éditions Eyrolles, ainsi que Christilla Pellé-Douël, journaliste à Psychologies magazine. Voyons ensemble pourquoi cette émission a retenu notre attention.

Le débat est intéressant, les interviewées posent bien les inconvénients de la râlerie : elle est automatique, elle pollue et consume l’énergie, elle pose le râleur dans une position de victime, elle braque l’interlocuteur, elle mélange tout (les émotions, les faits), elle généralise. Bref, elle ne sert pas son objectif.

Si le recours à la pyramide de Maslow ou aux techniques généralistes (par ex. : le bracelet à changer de poignet à chaque fois que l’on râle, les 21 jours pour arrêter de râler) nous semblent manquer de fondements solides (mais, promis, on ne râlera pas !), l’échange entre les interviewées a le mérite de poser quelques enjeux pertinents.

Arrêter de râler fait-il pour autant disparaître les problèmes ?

C’est tout particulièrement le questionnement sur l’efficacité de la méthode (celle qui implique de s’astreindre à arrêter de râler) qui nous a interpellés. Autrement dit, arrêter de râler revient-il pour autant à supprimer les raisons du mécontentement à l’origine de la râlerie ? Les auteures répondent par la négative. En revanche, disent-elles, arrêter de râler permet d’utiliser son énergie pour aller explorer en profondeur ces raisons du mécontentement et tenter d’agir sur celles-ci.

Arrêter de râler pour dissimuler les conflits ?

Le débat pose à juste titre la question de l’utilité des conflits sociaux au travail. En d’autres termes, arrêter de râler reviendrait-il à dire qu’il n’y a pas de raison à ces conflits en rejetant la responsabilité sur les râleurs ? Les auteures expliquent qu’arrêter de râler ce n’est pas arrêter de parler des problèmes mais c’est apprendre à s’exprimer dans le conflit de manière plus constructive.

Arrêter de râler pour mieux servir ses objectifs

En somme, selon les auteures, arrêter de râler permettrait de faire un meilleur usage de son énergie pour identifier des moyens plus productifs d’exprimer son mécontentement et de reprendre une posture d’acteur en travaillant à l’identification de solutions. Cela permettrait d’arrêter de pointer du doigt et de chercher le coupable et de plutôt traiter les problèmes à la source, en apprenant à parler de ce qui ne va pas autrement. En bref, selon les auteures, arrêter de râler c’est augmenter la probabilité d’être entendu.

Notre conclusion

Nous vous parlions la semaine dernière du travail émotionnel. Si l’on se réfère à ce dernier article, supprimer la râlerie en apparence, c’est à dire faire un travail de forme sans travailler en profondeur sur les émotions qui la sous-tendent, reviendrait à un comportement de surface acting (lorsque les professionnels adaptent l’expression de leurs émotions en surface, réprimant leur véritable ressenti, et se sentent inauthentiques dans l’expression des émotions). Or, le surface acting, nous le disions, est associé à une variété de conséquences négatives pour ceux qui s’y adonnent (niveaux plus élevés de burnout, moindre satisfaction professionnelle, baisse du sentiment d’accomplissement personnel).

En revanche, arrêter de râler en opérant un véritable travail de réévaluation profonde de son registre émotionnel, afin d’identifier une manière plus constructive d’exprimer ses émotions qui permette de se sentir en phase avec soi-même et authentique dans l’expression desdites émotions (c’est à dire opérer un travail de deep acting) permettrait d’accroître la performance individuelle, la satisfaction des interlocuteurs, sans pour autant diminuer le bien-être psychologique.

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